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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202491

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202491

lundi 24 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202491
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 février 2022 et 30 juin 2022, M. G D, représenté par Me Pronost, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'ambassade de France au Soudan refusant de délivrer à Mme H A un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer le visa sollicité dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la demande de visa, sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocate, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation concernant l'identité et le lien familial de la demanderesse de visa ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation concernant le motif tiré du caractère partiel de la réunification familiale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juin 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. B D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (55%) par une décision du 4 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E,

- et les observations de Me Pronost, en présence de M. B D.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, ressortissant soudanais, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié. Une demande de visa de long séjour au titre de la réunification familiale a été déposée pour sa conjointe alléguée, Mme F A, née le 1er janvier 1995. Cette demande a été rejetée par une décision de l'ambassade de France au Soudan. Le recours formé contre cette décision de refus devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision du 2 février 2022, dont le requérant demande au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

4. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

5. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés, d'une part, du défaut de valeur probante de l'acte de naissance de Mme F A, établi tardivement, postérieurement à son mariage et dans une ville éloignée de son lieu de naissance et, d'autre part, du caractère partiel de la réunification familiale, aucune demande n'ayant été déposée pour leur enfant allégué, né le 25 octobre 2014.

6. En premier lieu, pour justifier de son lien matrimonial avec la demanderesse de visa, le requérant produit un certificat de mariage établi le 7 octobre 2016 par l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), faisant état de son mariage à Zelenja au mois de novembre 2013 avec Mme H, née le 1er janvier 1995 à Zelenja. En l'absence de mise en œuvre par l'administration de la procédure d'inscription de faux, ce document fait foi en ce qui concerne la réalité du lien matrimonial, sans que le ministre ne puisse utilement se prévaloir de l'insuffisance d'éléments attestant du maintien des liens matrimoniaux.

7. Pour établir l'identité de la demanderesse de visa, le requérant produit la copie d'un extrait du registre des naissances et sa traduction, délivré le 22 mars 2017, faisant état de la naissance de l'intéressée le 1er janvier 1995 à Zalinge (Darfour central), ainsi qu'un extrait de registre civil édité le 5 janvier 2020 comportant des informations similaires. Les informations figurant dans ces documents sont cohérentes avec celles contenues dans le certificat de mariage mentionné au point précédent s'agissant de l'identité de Mme F A. La circonstance que cet acte a été établi 22 ans après la naissance de l'intéressée et dans une ville distante de son lieu de naissance ne suffit pas à lui ôter sa valeur probante. Par ailleurs, si la commission a relevé que cet acte a été délivré par les autorités soudanaises postérieurement au mariage entre Mme F A et le réunifiant, l'administration n'établit pas que l'enregistrement civil d'un mariage au Soudan serait conditionné par la présentation d'un tel document. Si le ministre fait valoir que l'acte de naissance produit méconnaît l'article 20 du " Civil Registry Act " de 2011, ces dispositions ne concernent que les naissances postérieures à l'entrée en vigueur de ce texte et ne peuvent donc être opposées à la demanderesse de visa, née en 1995. Enfin, contrairement à ce qu'indique le ministre, la traduction de l'acte mentionne qu'il comporte le cachet de la direction du registre civil. Dans ces conditions, l'identité de la demanderesse de visa et son lien matrimonial avec le requérant doivent être tenus pour établis. Dès lors, les requérants sont fondés à soutenir que le premier motif de la décision attaquée est entaché d'une erreur d'appréciation.

8. En second lieu, il ressort des pièces du dossier et notamment du certificat de décès établi par l'hôpital de Zalingei que l'enfant du couple, né le 25 octobre 2014, est décédé le 11 décembre 2018. Les circonstances que M. B D ait tardivement informé l'OFPRA de ce décès ou que le document produit ne soit pas un document d'état civil officiel ne suffisent pas à remettre en cause la véracité des informations y figurant. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que le second motif de la décision attaquée est entaché d'erreur d'appréciation et d'erreur de fait.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B D est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme F A le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. B D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Pronost d'une somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 2 février 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme F A le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pronost une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pronost.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2022.

Le rapporteur,

T. E

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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