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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202492

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202492

lundi 24 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202492
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 février 2022 et 18 juillet 2022, M. G C, représenté par Me Pronost, doit être regardé comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 3 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) refusant de délivrer à Mme D C et aux enfants E et B A C des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation s'agissant de l'identité et du lien familial des demandeurs de visa avec le réunifiant ;

- le motif tiré de ce que Mme C est inéligible à la réunification familiale est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés et sollicite une substitution de motifs.

Des pièces présentées pour M. C ont été enregistrées les 25 juillet, 26 juillet et 15 août 2022 et n'ont pas été communiquées.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25%) par une décision du 9 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F,

- et les observations de Me Pronost, en présence de M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant guinéen, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour sa conjointe alléguée, Mme D C, ressortissante guinéenne née le 23 septembre 1991, ainsi que leurs deux enfants allégués, B A et E C, nés respectivement les 2 avril 2012 et 18 septembre 2018. Ces demandes ont été rejetées par des décisions de l'autorité consulaire française à Dakar du 14 juillet 2021. Le recours formé contre ces décisions de refus devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a en dernier lieu été rejeté par une décision explicite du 3 novembre 2021, dont le requérant demande au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

4. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

5. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

6. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés de ce que les actes de naissance de Mme C et de l'enfant Amadou A ne sont pas conformes au droit local (article 601 du code de procédure civile guinéen), que leurs passeports ont été établis sur la base d'autres actes de naissance, non produits, et qu'aucun passeport n'a été produit pour l'enfant E C, ce qui ne permet pas d'établir l'identité et le lien familial des demandeurs avec le réunifiant, la demande de réunification ayant, en outre, été déposée tardivement.

7. Pour établir l'identité de Mme C, le requérant produit la copie certifiée conforme de son acte de naissance n°509, faisant état de la naissance de l'intéressée le 23 septembre 1991, sur la base duquel a été établi son passeport au vu de la correspondance du numéro de cet acte avec les 11e, 12e et 13e chiffres du numéro personnel y figurant, conformément à la réglementation guinéenne. Sont également produits un jugement supplétif n°1045 rendu par le tribunal de première instance de Mamou le 20 mars 2018 et sa transcription dans le registre d'état civil. Ces actes comportent des informations identiques concernant les nom et prénom des parents de l'intéressée, sa date et son lieu de naissance. Le requérant soutient sans être contesté que Mme C a sollicité ce jugement supplétif faute de pouvoir se procurer l'original de son acte de naissance initial. En se bornant à alléguer de la non-conformité de l'acte de transcription à l'article 601 du code de procédure civil guinéen, l'administration ne démontre ni le caractère frauduleux du jugement supplétif ni, en tout état de cause, l'inauthenticité de l'extrait d'acte de naissance, lesquels sont de nature à établir l'identité de l'intéressée.

8. Pour établir l'identité et la filiation de l'enfant Amadou A C, sont produits la copie certifiée conforme de son acte de naissance n°132 sur la base duquel a été établi le passeport de l'enfant au vu de la concordance susmentionnée avec le numéro personnel y figurant. Cet acte fait état de la naissance de l'enfant le 2 avril 2012 et indique qu'il a pour père M. G C, né le 28 juin 1988, et pour mère Mme D C, née le 23 septembre 1991. Sont également produits un jugement supplétif n°1046 et sa transcription dans les registres d'état civil contenant des informations concordantes. Ces documents, lesquels sont au surplus corroborés par la production de nombreux éléments de possession d'état, permettent d'établir l'identité de l'enfant et son lien de filiation avec M. C.

9. Enfin, pour établir l'identité de l'enfant E C, le requérant produit la copie de son acte de naissance établi le 17 octobre 2018 par l'officier d'état civil par délégation du consul général de France à Dakar, indiquant que l'enfant est né le 18 septembre 2018 et qu'il a pour père M. H C et pour mère Mme D C. En se bornant à indiquer qu'aucun passeport n'a été produit, sans indiquer ce qu'il conviendrait d'en déduire concernant l'identité de l'enfant, un passeport ne constituant pas un acte d'état civil, l'administration ne conteste pas utilement l'authenticité de l'acte de naissance ni la véracité des informations y figurant, alors au surplus que de nombreux éléments de possession d'état ont été produits.

10. Il résulte de tout ce qui précède que l'identité des demandeurs de visa et, s'agissant des enfants, leur lien de filiation avec M. C sont établis.

11. Enfin, dès lors que le dépôt d'une demande de réunification familiale n'est soumise à aucune condition de délai autre que celle tenant à l'âge des enfants, l'administration ne saurait utilement se prévaloir de la tardiveté du dépôt des demandes de visa par rapport à la date d'obtention du statut de réfugié par M. C.

12. L'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

13. Dans son mémoire en défense communiqué aux requérants, le ministre de l'intérieur fait valoir que Mme C n'est pas éligible à la procédure de réunification familiale dès lors que son mariage avec M. C est postérieur à l'obtention par celui-ci du statut de réfugié.

14. Il est constant que le mariage des intéressés, intervenu à Dakar le 4 octobre 2018, est postérieur à la reconnaissance du statut de réfugié de M. C. Par suite, Mme C ne peut se prévaloir de la qualité de conjointe au sens des dispositions précitées du 1° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, la qualité de concubin peut également ouvrir droit au bénéfice de la réunification familiale lorsqu'il est justifié d'une vie commune suffisamment stable et continue avec la personne réfugiée à la date du dépôt de la demande d'asile.

15. Il ressort des pièces du dossier que de l'union de Mme C et M. C est né en 2012, soit antérieurement au dépôt de la demande d'asile de ce dernier, l'enfant Amadou A C, attestant d'une communauté de vie entre les intéressés avant cette date. Les nombreuses photographies produites au dossier, prises à l'occasion des différents séjours ultérieurs de M. C au Sénégal, les transferts d'argent réguliers adressés à Mme C depuis 2017 et la naissance du second enfant du couple en 2018 permettent d'établir que leur relation s'est maintenue malgré le départ de Guinée de M. C, à l'été 2014. Dans ces conditions, Mme C doit être considérée comme étant la concubine de M. C, au sens des dispositions du 2° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce qui lui ouvre droit au bénéfice de la réunification familiale. Par suite, le nouveau motif que le ministre de l'intérieur demande de substituer au motif initial n'est pas de nature à fonder légalement la décision attaquée.

16. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

17. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme C et aux enfants B A et E C les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

18. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Pronost d'une somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 3 novembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme C et aux enfants B A C et E C les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pronost une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. G C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pronost.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2022.

Le rapporteur,

T. F

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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