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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202547

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202547

mercredi 15 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202547
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 février 2022, M. E F, représenté par

Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 février 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai et a assorti sa décision d'une interdiction de circulation d'une durée d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, ou, subsidiairement, de verser cette somme au requérant sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- n'a pas été prise par une autorité compétente ;

- n'est pas suffisamment motivée ;

- est entachée d'erreur de fait et d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

La décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- n'est pas suffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

La décision d'interdiction de circulation d'une durée d'un an :

- n'est pas suffisamment motivée ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant .

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2022, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. F n'est fondé.

M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er avril 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E F, ressortissant roumain né le 2 juillet 1984, qui déclare être entré en France pour la première fois en avril 2017, a été interpellé par les services de police et placé en garde à vue le 23 février 2022 pour recel de bien provenant d'un vol par escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt. Par un arrêté du 24 février 2022, le préfet de la Loire-Atlantique lui a notifié une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an. M. F demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme A, cheffe du bureau du contentieux et de l'éloignement de la préfecture de la Loire-Atlantique. Par arrêté du

31 août 2021 publié le 1er septembre 2021 au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Loire-Atlantique, le préfet lui a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement simultané de Mme D, directrice de l'immigration et de l'intégration, et de M. B, son adjoint, à l'effet de signer notamment les décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et interdisant la circulation sur le territoire français. Dès lors, et en l'absence de contestation de l'absence ou empêchement simultané de Mme D et de M. B, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée manque en fait.

3. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français vise notamment l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et rappelle les faits à l'origine de l'interpellation de M. F le 23 février 2022 et les quatre autres interpellations dont il a fait l'objet les 4 mars, 30 mai et 8 août 2020 et le 26 mars 2021, et constate que ces faits réitérés et graves, quand bien même ils n'ont pas donné lieu à des condamnations pénales, entrent dans le champ d'application du 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La décision indique que le comportement de l'intéressé constitue une menace réelle et actuelle suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française et que le risque de récidive crée une urgence à l'éloigner du territoire français. Cette décision est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie () ". Aux termes de l'article L. 251-1 du même code : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".

5. Il appartient à l'autorité administrative d'un État membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre État membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'absence de condamnation ou même de poursuite pénales par le tribunal judiciaire ne saurait exclure un comportement constituant une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

6. Il ressort des pièces du dossier qu'entre l'année 2020 et 2022, M. F a fait l'objet de cinq interpellations pour des faits de défaut d'assurance, installation illégale sur le terrain d'autrui, tentative de vol en réunion, refus d'obtempérer à une sommation de s'arrêter et, en dernier lieu, pour recel de bien provenant d'un vol par escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt. Eu égard à la répétition, la nature et au caractère récent de ces faits et au vu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, notamment l'absence d'insertion professionnelle de M. F et l'absence de relations nouées par l'intéressé en France, le préfet a pu, sans commettre d'erreur de fait et par une exacte application de la loi, considérer que la présence en France de celui-ci constituait une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, au sens des dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité´ publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société´ démocratique, est nécessaire a` la sécurité´ nationale, a` la sûreté´ publique, au bien-être économique du pays, a` la défense de l'ordre et a` la prévention des infractions pénales, a` la protection de la sante´ ou de la morale, ou a` la protection des droits et libertés d'autrui. ". Et, aux termes des stipulations du 1 de l'article 3 convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

8. Compte tenu des motifs exposés au point 6, et alors que M. F est sans domicile fixe sur le territoire français, qu'il réside habituellement dans un campement illégal, qu'il ne justifie pas exercer une activité professionnelle stable lui procurant des ressources suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille, ni disposer d'une assurance maladie, le requérant ne justifie d'aucune circonstance faisant obstacle à ce que sa cellule familiale, constituée avec sa femme et leur enfant mineur, se reconstitue en Roumanie, leur pays d'origine, où résident deux autres enfants du requérant, âgés de 16 et 19 ans, selon les indications non démenties du préfet. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement litigieuse ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour ces mêmes motifs, et alors que la décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de séparer le requérant de son fils de 7 ans présent sur le territoire national, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être également écarté.

Sur la légalité de la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel ".

10. La décision refusant d'octroyer un délai de départ volontaire vise l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et se réfère notamment aux différentes interpellations du requérant et au risque de récidive des troubles à l'ordre public par M. F. Il en résulte que cette décision est suffisamment motivée en droit et en fait. Il ne ressort par ailleurs pas de la motivation de cette décision ni d'aucune pièce du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen complet de sa situation avant de prendre la décision attaquée.

11. Compte-tenu, ainsi qu'il a été dit au point 6 du présent jugement, de la gravité et de la répétition des faits reprochés à l'intéressé, de la menace réelle, actuelle et suffisamment grave qu'il représente, du point de vue de l'ordre public, à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, et de l'absence de justifications de circonstances personnelles, familiales ou professionnelles qui feraient obstacle à ce que le délai de départ volontaire soit supprimé, le préfet a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, estimer, sur le fondement des dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile, qu'il y a urgence à éloigner M. F du territoire français et, par conséquent, qu'il n'y a pas lieu de lui accorder un délai de départ volontaire.

Sur la légalité de l'interdiction de circulation sur le territoire pour une durée d'un an :

12. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans ".

13. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

14. La décision attaquée vise l'article L. 215-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle indique qu'après examen de la situation de l'intéressé, il y a lieu d'assortir la décision d'obligation de quitter le territoire d'une interdiction de circulation d'une durée d'un an à compter de la notification de la décision. Cette décision est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait.

15. En second lieu, compte tenu des motifs exposés aux points 6 et 7 du présent jugement, de la situation familiale et économique du requérant, de la menace que son comportement représente pour l'ordre public et de ses liens avec son pays d'origine, le préfet n'a pas, en prenant cette décision portant interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée d'un an, entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

16. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sera écarté pour les motifs exposés au point 8 du présent jugement. En l'absence de circonstances particulières invoquées par M. F et susceptibles de faire obstacle à ce que son enfant de 7 ans présent en France l'accompagne, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être également écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. F doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E F, à Me Rodrigues Devesas et au préfet de la Loire-Atlantique.

Délibéré après l'audience du 1er février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Loirat, présidente,

M. Gauthier, premier conseiller,

M. Marowski, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2023.

La présidente-rapporteure,

C. CL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

E. GAUTHIER

La greffière,

S. LEGEAY

La République mande et ordonne au préfet de la Loire Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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