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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202664

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202664

vendredi 21 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202664
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantSCP CARON - DAQUO - AMOUEL - PEREIRA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 1er mars 2022 et le 14 septembre 2022, Mme D B et Mme A C, devenue majeure en cours d'instance, représentées par Me Pereira, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours préalable formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Alger (Algérie) rejetant la demande de visa d'entrée et de séjour présentée pour Mme A C au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre à l'autorité administrative de délivrer le visa sollicité sans délai à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard.

Elles soutiennent que :

- la décision de l'autorité consulaire est entachée de défaut de motivation ;

- la décision implicite de la commission de recours méconnait les dispositions de l'article 4 de l'accord franco-algérien en date du 27 décembre 1968 ;

- Mme B détient depuis le 6 janvier 2017, l'autorité parentale sur sa petite-fille A C et est devenue sa tutrice ; elle bénéficie d'une décision préfectorale favorable au regroupement familial ainsi que des ressources suffisantes et d'un logement, il est de l'intérêt de sa petite-fille de vivre près de ses grands-parents ;

- la décision de la commission de recours méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 juillet 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme E a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B, ressortissante algérienne née le 18 novembre 1960 et résidant régulièrement en France, s'est vue confier le recueil légal de sa petite fille A C, née le 12 mars 2004, par acte de kafala du tribunal de Tolga du 6 septembre 2018. Elle a obtenu une autorisation de regroupement familial par une décision du préfet de l'Aisne en date du 7 novembre 2019. Mme B et Mme C, désormais majeure, demandent au tribunal d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours dirigé contre la décision du 10 octobre 2021 par laquelle les autorités consulaires françaises à Alger ont refusé de délivrer à Mme C un visa de long séjour au titre du regroupement familial.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige : " Le ressortissant étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial, par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans, et les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. "

3. Aux termes de l'article 4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Les membres de la famille qui s'établissent en France sont mis en possession d'un certificat de résidence de même durée de validité que celui de la personne qu'ils rejoignent. / Sans préjudice des dispositions de l'article 9, l'admission sur le territoire français en vue de l'établissement des membres de famille d'un ressortissant algérien titulaire d'un certificat de résidence d'une durée de validité d'au moins un an, présent en France depuis au moins un an sauf cas de force majeure, et l'octroi du certificat de résidence sont subordonnés à la délivrance de l'autorisation de regroupement familial par l'autorité française compétente. / Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1 - le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont pris en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales. L'insuffisance des ressources ne peut motiver un refus si celles-ci sont égales ou supérieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance ; / 2 - le demandeur ne dispose ou ne disposera pas à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant en France. / Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées au Titre II du Protocole annexé au présent Accord. Un regroupement familial partiel peut être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants. / () ". Aux termes du titre II du protocole annexé à l'accord franco-algérien, dans sa rédaction issue du troisième avenant : " Les membres de la famille s'entendent du conjoint d'un ressortissant algérien, de ses enfants mineurs ainsi que des enfants de moins de dix-huit ans dont il a juridiquement la charge en vertu d'une décision de l'autorité judiciaire algérienne dans l'intérêt supérieur de l'enfant. "

4. Il ressort du mémoire en défense produit par le ministre de l'intérieur que, pour rejeter la demande de visa présentée par Mme C, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, du caractère irrégulier du jugement de kafala, en raison de sa non-conformité à l'article 117 du code de la famille algérien qui dispose que le recueil légal d'un enfant est accordé avec le consentement de celui-ci et du fait que les époux B ne remplissaient pas les conditions d'âge pour obtenir la tutelle, et d'autre part, de ce que la demande de visa s'apparentait à un détournement des dispositions de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 à des fins migratoires.

5. D'une part, ainsi qu'il a été dit au point 1, Mme B est devenue, par acte de recueil légal dit de " kafala judiciaire " du tribunal de Tolga (Algérie) daté du 6 septembre 2018, la tutrice légale de sa petite fille A C, née le 12 mars 2004. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document aurait un caractère frauduleux. Si le ministre de l'intérieur fait valoir en défense que le jugement de kafala est irrégulier dès lors qu'il ne mentionne pas qu'Aya aurait, conformément aux dispositions de l'article 117 du code de la famille algérien, consenti à son recueil, ces dispositions ne prescrivent pas que le consentement doive figurer dans le jugement. S'il soutient également que Mme B et son époux ont dépassé l'âge limite pour obtenir le recueil d'un enfant par kafala, en se rapportant aux informations fournies par le consulat général d'Algérie à Paris, cette circonstance ne suffit pas à établir la fraude dont serait entachée la décision du tribunal de Tolga susévoquée. D'autre part, lorsque le regroupement familial a été autorisé par le préfet, comme en l'espèce par une décision en date du 7 novembre 2019, seuls des motifs tirés de l'atteinte à l'ordre public peuvent justifier légalement une décision de rejet de demande de visa, à l'exclusion de toute invocation d'un risque de détournement du visa à des fins migratoires. Dès lors, en se fondant sur les motifs rappelés au point précédent, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché la décision attaquée d'erreurs de droit et d'appréciation.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B et Mme C sont fondées à demander l'annulation de la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa sollicité dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé la décision de l'autorité consulaire française à Alger en date du 18 novembre 2020 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, à Mme A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 30 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2022.

Le rapporteur,

M.-A. RONCIERE

Le président,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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