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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202929

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202929

vendredi 8 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202929
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation12eme chambre
Avocat requérantZEKRI-POSTACCHINI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 4 mars 2022 et 23 mars 2022, M. A B, représenté par Me Zekri-Postacchini, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 novembre 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours gracieux formé contre la décision préfectorale portant rejet de sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui accorder la nationalité française ou de réexaminer sa demande de naturalisation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée méconnaît les articles 21-14-1 et suivants du code civil ;

- elle méconnaît l'article 44 du décret du 30 décembre 1993 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 décembre 2023, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Milin a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant libyen, demande au tribunal d'annuler la décision du

2 novembre 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours gracieux formé contre la décision préfectorale portant rejet de sa demande de naturalisation.

2. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " Hors le cas prévu à l'article 21-14-1, l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 : " () / Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation () sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement du postulant, ainsi que les renseignements de tous ordres recueillis sur son loyalisme.

3. Pour rejeter la demande de naturalisation présentée par M. B, le ministre s'est fondé sur la circonstance que les fonctions de secrétaire que le postulant a exercées au sein de la direction culturelle de l'ambassade de Libye du 26 décembre 2013 jusqu'au 28 février 2020, soit une date récente, sous-tendent un lien d'allégeance avec cet Etat dont il est ressortissant incompatible avec l'accès à la nationalité française.

4. La seule circonstance qu'un postulant à la nationalité française ait conservé des liens, même importants, avec son pays d'origine, ne permet pas, en elle-même, d'en déduire un défaut de loyalisme propre à justifier, sans erreur manifeste d'appréciation, le rejet d'une demande de naturalisation. Un tel défaut de loyalisme, pouvant justifier un tel rejet sans une telle erreur, peut en revanche résulter de la nature des liens conservés avec le pays d'origine, notamment lorsque sont en cause des liens particuliers entretenus par le postulant avec un Etat ou des autorités publiques étrangères, dont des représentations diplomatiques ou consulaires en France du pays d'origine.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date à laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté la demande de naturalisation de M. B, celui-ci avait été licencié, depuis le 28 février 2020, par l'ambassade de Libye en France, pour un motif économique, du poste d'" officier des affaires culturelles " qu'il occupait depuis le 26 décembre 2013 dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée. Si les revenus du postulant provenaient ainsi, jusqu'au 28 février 2020, de son Etat d'origine, le contrat de travail produit à l'instance ne caractérise pas des fonctions d'une nature particulière, notamment politique ou diplomatique, susceptibles de remettre en cause le loyalisme du postulant à l'égard de la France, M. B étant d'ailleurs qualifié de " secrétaire " par le ministre dans la décision attaquée. Le ministre de l'intérieur, dans son mémoire en défense, se borne à relever que le requérant a été employé par l'ambassade de son Etat d'origine durant sept ans et jusqu'à une date récente à la date de la décision attaquée et a tiré ses revenus de celui-ci, sans expliquer en quoi les fonctions exercées par M. B, ou d'autres considérations, permettraient de caractériser un lien particulier entretenu par le postulant avec son Etat d'origine et ce, alors que cette relation professionnelle avait pris fin un an et demi avant l'édiction de la décision attaquée. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. B réside en France depuis 2003, a travaillé durant sept ans comme réceptionniste dans un hôtel avant de travailler pour l'ambassade de Libye en France et avait d'ailleurs vainement candidaté à de nombreux postes sans lien avec cette représentation diplomatique ou un Etat étranger avant de postuler auprès de l'ambassade du pays dont il est ressortissant. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 2 novembre 2021 par laquelle le ministre a rejeté la demande de naturalisation de M. B doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Le présent jugement implique qu'il soit de nouveau statué sur la demande de M. B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre chargé des naturalisations de procéder à ce réexamen dans le délai de trois mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B de la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 2 novembre 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté la demande de naturalisation de M. B est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de procéder au réexamen de la demande de M. B dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gourmelon, présidente,

Mme Milin, première conseillère,

M. Cordrie, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2024.

La rapporteure,

C. MILINLa présidente,

V. GOURMELONLa greffière,

S. LEGEAY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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