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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202935

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202935

vendredi 4 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202935
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 mars 2022, M. G D et Mme E B, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité de représentants légaux de l'enfant mineur A C, représentés par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 12 mai 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé la décision en date du 24 février 2021 de l'ambassade de France au Bangladesh refusant un visa d'entrée et de séjour à Mme B et au jeune A C au titre de la réunification familiale ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou à titre subsidiaire, de réexaminer la demande dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1500 euros au profit de Me Régent, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière en l'absence de preuve de la composition de cette commission ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et méconnaît les dispositions des articles L. 561-2, L. 561-4 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que les requérants doivent être considérés comme concubins et que l'identité des demandeurs de visas et leur lien de filiation avec le réunifiant sont établis tant au regard des actes d'état civil produits que de la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 aout 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. D et Mme B ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du

18 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 octobre 2022 :

- le rapport de Mme F,

- les conclusions de M. Kaczynski, rapporteur public,

- et les observations de Me Régent, représentant M. D et Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. M. G D, ressortissant bangladais, né le 1er janvier 1979 à Rajoyr (Bangladesh), s'est vu reconnaître le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 20 janvier 2017. Mme E B, qu'il présente comme son épouse, et le jeune A C, né le 5 janvier 2014 à Rajoyr (Bangladesh), qu'il présente comme son fils, ont déposé des demandes de visas de long séjour auprès de l'ambassade de France à Dacca (Bangladesh), en qualité de membres de la famille d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire. Par une décision du 24 février 2021, cette ambassade a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision du 12 mai 2021, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision de l'ambassade.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 12 mai 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables () ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis () peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ".

3. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

4. Le premier alinéa de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. La décision de rejet de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que " le réunifiant dont le mariage n'a pas été reconnu par l'Office français de protection pour les réfugiés et les apatrides (OFPRA), a fait des déclarations inconstantes quant à sa situation familiale déclarant que Mme B est née en 1995 puis en 1992 ", d'autre part, de ce que " des vérifications effectuées par in situ par l'autorité consulaire " le " Nikah Nama " et l'acte de mariage produits " comportent plusieurs anomalies dirimantes (insertion de nouveaux feuillets et surcharge du registre primata notamment) " et ne permettent pas d'établir l'identité de Mme B et le lien familial des demandeurs de visas à l'égard de M. D et, que dans ces conditions, les stipulations des articles 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme n'ont pas été méconnues.

6. M. D et Mme B ont produit pour justifier de l'identité et du lien familial des demandeurs de visas avec le réunifiant, d'une part, un " Nikah Nama ", faisant état de l'enregistrement du mariage musulman des intéressés le 21 novembre 2010 à Bagerhat (Bangladesh), ainsi qu'un acte de naissance et un " birth certificate ", établis respectivement le 3 mai 2015 et le 8 août 2017 par les autorités locales bangladaises, ainsi qu'un passeport délivré le 23 février 2022 et une carte d'identité mentionnant la date de naissance de Mme B au 1er novembre 1995. Par ailleurs, ils produisent également un " acte de mariage ", remis à l'OFPRA par M. D faisant état de l'enregistrement du même mariage musulman des intéressés, un acte de naissance et un " birth certificate ", établis le 1er février 2018 par les autorités locales bangladaises, ainsi que le passeport de son épouse alléguée délivré le 19 avril 2018 mentionnant une date de naissance différente au 1er novembre 1992.

7. D'autre part, ils apportent un acte de naissance du jeune A C, traduit en français, délivré le 31 décembre 2014, comportant le lien paternel avec M. G D et le lien maternel avec Mme E B, ainsi qu'un passeport établi le 22 avril 2018 mentionnant de manière concordante qu'il est né le 5 janvier 2014.

8. Il est constant que le mariage musulman de M. D et Mme B, le 21 novembre 2010 à Bagerhat (Bangladesh), n'a pas été reconnu par l'Office français de protection pour les réfugiés et les apatrides (OFPRA), du fait que Mme B au jour de la célébration du mariage avait quinze ans, et doit être considéré, de ce fait, comme contraire à la conception française de l'ordre public international. Mme B n'a pas été considérée comme conjointe au sens du 1° du I de l'article L. 752-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, dans ces circonstances, le directeur de l'OFPRA a enregistré Mme B en qualité de concubine de M. D par un courrier en date du 27 novembre 2011. En outre, M. D a toujours déclaré être le père du jeune A C né, le 5 janvier 2014, de sa relation avec Mme B. Le ministre ne conteste pas le lien de filiation avec M. D et que le récit de ce dernier pour obtenir la protection subsidiaire faisait déjà mention de l'accouchement difficile de " son épouse en 2014 ". Dans ces conditions, en se bornant à retenir que le mariage n'a pas été reconnu par l'OFPRA et que le " Nikah Nama " comporte plusieurs anomalies dirimantes, la commission de recours a, au regard des éléments de possession d'état, fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de délivrer à Mme B un visa de long séjour.

9. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Dans son mémoire en défense, le ministre soutient également que le refus de visa de Mme B est motivé par l'absence de vie commune suffisamment stable et continue avant l'introduction de la demande d'asile du réfugié et que la production de plusieurs actes d'état civil et d'identité pour Mme B comportant des années de naissance différentes est de nature à révéler une intention frauduleuse des requérants et constituer de ce fait un motif d'ordre public de nature à motiver la délivrance des visas sollicités.

11. D'une part, il ressort des pièces du dossier qu'outre le mariage religieux susmentionné et la naissance du jeune A C, antérieurs à l'introduction de la demande d'asile du réunifiant, M. D a toujours mentionné l'existence de sa famille au Bangladesh et qu'il est resté en contact régulier avec Mme B et son fils depuis son arrivée en France ainsi qu'en attestent les attestations de proches, des échanges vidéos et les copies de mandats financiers réguliers adressés à Mme B sur la période de 2017 à 2020. Le lien familial revendiqué doit être regardé comme établi antérieurement à la demande d'asile de M. D.

12. D'autre part, s'il n'est pas contesté par les requérants eux-mêmes qu'ils ont sollicité de nouveaux actes mentionnant une date de naissance différente pour Mme B afin obtenir la réunification familiale alors même que le mariage entre les intéressés n'avait pas été reconnu par l'OFPRA, cette circonstance bien que constituant une fraude caractérisée n'est pas de nature, dans les circonstances particulières de l'espèce, à constituer un motif d'ordre public justifiant, à lui seul le refus de visa litigieux.

13. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu d'accueillir la substitution de motifs demandée par le ministre de l'intérieur.

14. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. D et Mme B sont fondés à demander l'annulation de la décision du 12 mai 2021.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

15. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance à Mme B et au jeune A C les visas sollicités, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par les requérants.

Sur les frais liés au litige :

16. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à Me Régent, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France du 12 mai 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de procéder à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent, avocate de M. D et Mme B, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Régent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. G D, Mme E B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 14 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Roncière, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 novembre 2022.

La rapporteure,

M.-A. RONCIERE

La présidente,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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