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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2203385

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2203385

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2203385
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPEREZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 mars 2022, M. F A et Mme E D épouse A, représentés par Me Pérez, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 30 juin 2021 du ministre de l'intérieur refusant de délivrer un visa de long séjour à l'enfant Loutfi A au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, au besoin sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de délivrer un visa de long séjour à Mme E D et à l'enfant Loutfi A dans un délai de huit jours suivant la notification du jugement à venir, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer leur demande de visa dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à venir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Me Pérez en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision est dépourvue de motivation ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par décision du 13 janvier 2022, le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a admis M. F A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 octobre 2022 :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Régent, substituant Me Pérez, représentant les requérants.

Le ministre de l'intérieur n'était ni présent ni représenté.

Une note en délibéré, présentée par les requérants, a été enregistrée le 24 octobre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. F A, ressortissant togolais né en 1970, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides en 2002. Son mariage le 11 mars 2015 au Bénin avec Mme E D a fait l'objet d'une mention marginale portée sur son certificat de naissance établi par l'OFPRA tenant lieu d'acte d'état civil.

2. Par un jugement n° 2013062 du 14 juin 2021, le tribunal administratif de Nantes, saisi par les requérants à la présente instance, a partiellement annulé la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 30 juillet 2020 rejetant le recours formé contre les décisions des autorités consulaires française à Lomé au Togo refusant de délivrer un visa de long séjour à Mme E D épouse A et à l'enfant Loutfi A au titre de la réunification familiale, en tant que cette décision concernait l'enfant Loutfi A, et en raison de l'insuffisance de motivation en fait de la décision dans sa partie le concernant. Le jugement a rejeté le surplus des conclusions, tendant à l'annulation de la décision de la commission en tant qu'elle concernait Mme D.

3. Sur injonction du tribunal, le ministre de l'intérieur a réexaminé la demande de visa présentée pour l'enfant Loutfi A. Par la présente requête, Mme D épouse A et M. A demandent au tribunal d'annuler la décision du 30 juin 2021 par laquelle, dans le cadre de ce réexamen, le ministre de l'intérieur a refusé de délivrer un visa d'entrée en France à l'enfant Loutfi A.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Il ressort de la lecture de la décision du 30 juin 2021 qu'après réexamen de la situation des intéressés, le ministre a refusé de délivrer un visa d'entrée en France à l'enfant Loutfi A au motif que son identité, et partant sa filiation n'étaient pas établies par les pièces du dossier.

5. Il est constant que le jugement du 14 juin 2021 ayant rejeté les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission du 30 juillet 2020 en tant que celle-ci se prononçait sur la contestation du refus de visa opposé à Mme D, le ministre de l'intérieur, dans le cadre du réexamen opéré à la suite du jugement, ne s'est pas prononcé à nouveau sur la situation de Mme D. Par suite, les moyens de la requête, en tant qu'ils visent à établir le droit de la requérante à obtenir un visa d'entrée en France, doivent être écartés comme inopérants.

6. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur depuis le 1er mai 2021 : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code dispose : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

7. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

8. La décision attaquée relève que " les documents d'état civil qui ont été présentés sont entachés d'anomalies de nature à leur ôter toute valeur probante ". Le ministre de l'intérieur soutient que l'acte de naissance de l'enfant Loutfi ne comporte ni " les coutumes des parents allégués " ni les mentions complètes de leur situation matrimoniale. En outre, alors que l'enfant est censé être né en 2008, il ressort d'une note de l'OFPRA qu'il était inconnu de l'organisme en 2014. Les requérants produisent une copie intégrale d'acte de naissance datée du 31 octobre 2018, portant le numéro 1927, dont il ressort que M. C B aurait déclaré le 30 décembre 2008 auprès d'un agent d'état civil de la préfecture du Golfe à Togblékopé au Togo la naissance de l'enfant Loutfi A le 15 décembre 2008 à Togblékopé. Enfin, s'il ressort d'un jugement du 28 juillet 2021 du tribunal de première instance de première classe de Lomé que cet acte de naissance a été " annulé " au motif qu'il avait été irrégulièrement dressé, il est constant que ce jugement apparaît comme ayant été rendu sur saisine de l'enfant Loutfi A seul, alors âgé de douze ans, et doit donc être regardé comme dépourvu de caractère authentique.

9. Toutefois, les requérants produisent également un jugement rendu par le tribunal de première instance de première classe de Lomé le 11 août 2021, postérieurement à la décision attaquée, sur requête de M. F A, ainsi qu'un acte de naissance dressé le 9 septembre 2021 en transcription de ce jugement, d'après lesquels l'enfant Loutfi A est né le 15 décembre 2008 de l'union entre M. F A et Mme E D.

10. Si M. A apparaît dans les visas du jugement comme " demeurant à Lomé " au Togo, alors que l'intéressé vit en France depuis 2002, cette seule mention n'est pas de nature, à elle seule, à remettre en cause l'authenticité du jugement présenté. Dans ces conditions, les requérants sont bien fondés à soutenir qu'en estimant non établies l'identité et la filiation de l'enfant Loutfi A, la commission a commis une erreur d'appréciation.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 30 juin 2021 du ministre de l'intérieur.

Sur les conclusions accessoires :

12. Le présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de réexaminer la demande de visa de l'enfant du requérant. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans la présente affaire. Par suite, Me Pérez peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Pérez renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Pérez de la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 30 juin 2021 du ministre de l'intérieur est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de réexaminer la demande de visa de l'enfant Loutfi A dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pérez une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Pérez renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D épouse A, à M. F A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 14 octobre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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