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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2203508

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2203508

vendredi 2 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2203508
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 mars 2022 M. D B E et Mme C E A, représentés par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba rejetant implicitement la demande de délivrance d'un visa de long séjour à Mme C E A au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal de faire délivrer le visa de long séjour sollicité à Mme E A dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire de réexaminer sa demande de visa dans un délai d'un mois à compter de la décision à venir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement d'une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision n'est pas suffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'identité de Mme E A et sa relation avec M. B E sont établies tant par les documents d'état civil que par la possession d'état ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par décision du 18 janvier 2022, le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a admis M. B E au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 novembre 2022 :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Régent, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B E, ressortissant éthiopien né en 1986, bénéficiaire de la qualité de réfugié en France depuis le mois de février 2015, et Mme C E A, qui se présente comme son épouse, de nationalité éthiopienne, née en 1994, demandent au tribunal d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre la décision implicite de l'autorité consulaire française à Addis-Abeda (Ethiopie) refusant de délivrer à Mme C E A un visa de long séjour au titre de la réunification familiale.

2. Il ressort des pièces jointes à la requête que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est réunie le 30 juin 2021 et a rejeté explicitement le recours de M. B E contre la décision de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba refusant à Mme E A la délivrance d'un visa d'entrée en France. Cette décision explicite s'étant substituée à la décision implicite née du silence gardé par la commission sur le recours réceptionné le 19 mars 2021, les conclusions de la requête doivent être regardées comme étant dirigées contre cette nouvelle décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort de la lecture de la décision attaquée que la commission s'est fondée pour rejeter le recours de M. B E sur le motif tiré de ce que l'identité et le lien de famille de Mme E A avec M. B E ne pouvaient être tenus pour établis dès lors que l'acte de naissance de Mme E A avait été établi après l'obtention du statut de réfugié de M. B E et neuf ans après leur mariage et qu'il ne présentait pas les conditions de forme et de fond d'un acte d'état civil, que Mme E A était âgée de 15 ans à la date de son mariage, en méconnaissance de l'article 7 du code de la famille de son pays, et qu'aucun élément de possession d'état n'était produit.

4. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur depuis le 1er mai 2021 : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; () ". L'article L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précise que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. Les requérants produisent une copie d'un acte de naissance et sa traduction en français dont il ressort que Mme C E A est née le 31 décembre 1994 en Ethiopie et que l'acte de naissance aurait été délivré le 31 janvier 2017. Toutefois, il ressort de la comparaison du document avec sa traduction que cette dernière ne retranscrit pas toutes les mentions du document éthiopien de sorte que le contrôle de cet acte est limité aux mentions traduites en français. Par ailleurs, la requérante ne présente pas d'éléments d'explication pour justifier l'établissement de cet acte en 2017, soit l'année de ses vingt-deux ans et postérieurement à son mariage. La commission était donc bien fondée à écarter l'application de cet acte dans l'appréciation de la demande de visa.

7. S'agissant du document produit par M. B E et Mme E A pour justifier de leur mariage, à supposer même que l'acte intitulé dans sa traduction française versée au dossier " Approbation de l'époux ", daté du 14 mai 2018, puisse être regardé comme équivalant à un acte de mariage revêtu d'un caractère suffisamment probant, il est constant que la mariée était âgée, le jour de son mariage, de quatorze ans, en contrariété tant avec l'ordre public français qu'avec l'article 7 du code de la famille éthiopien, cité par le ministre en défense, applicable aux mariages religieux en vertu de l'article 26 du même code. Par suite, les requérants ne peuvent être regardés comme démontrant l'existence de leur union matrimoniale.

8. Il ressort toutefois du formulaire de demande d'admission au séjour au titre de l'asile par M. B E, du formulaire complété par l'intéressé pour le dépôt de sa demande d'asile au mois de décembre 2014, du compte-rendu d'entretien de M. B E avec l'officier de protection de l'OFPRA le 24 février 2015 et de la fiche familiale de référence datée du 6 mars 2015 que l'intéressé a déclaré de façon constante être marié avec Mme C E A, bien que l'orthographe du nom de famille de l'intéressée en alphabet latin ait varié. Dans les circonstances particulières de l'espèce, ces éléments doivent être regardés comme permettant de tenir pour établies l'identité de la requérante et l'existence d'une relation de concubinage entre M. B E et Mme E A, antérieure à l'obtention du statut de réfugié de M. B E, et suffisamment continue. Les requérants sont donc bien fondés à soutenir qu'en rejetant leur recours la commission a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 30 juin 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme E A le visa de long séjour sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. B E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans la présente affaire. Par suite, Me Régent peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Régent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Régent d'une somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 30 juin 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme C E A le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve pour celle-ci de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B E, à Mme C E A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 4 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2022.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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