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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2203664

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2203664

vendredi 10 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2203664
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCLEMENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 mars 2022, M. D A E, représenté par Me Clément, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 octobre 2021 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique lui a refusé un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration du délai qui lui est accordé pour exécuter la mesure d'éloignement prise à son encontre ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer un titre de séjour ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour, dans l'un et l'autre cas dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui sera versée à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve pour ce conseil de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente ;

- la décision de refus de titre de séjour attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 426-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans la mesure où la circonstance selon laquelle il n'a pas respecté le délai de trois mois à compter de son entrée en France prévu par ces dispositions pour déposer sa demande de titre de séjour ne résulte que des restrictions aux déplacements causées par la pandémie de Covid-19 ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 12 de la directive 2003/109/CE du Conseil du 25 novembre 2003 relative au statut des ressortissants de pays tiers de longue durée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant son pays de destination sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité, invoquée par la voie de l'exception, de la mesure d'éloignement prise à son encontre ;

- elle méconnaît l'article 12 de la directive 2003/109/CE du Conseil du 25 novembre 2003 relative au statut des ressortissants de pays tiers de longue durée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Le préfet de la Loire-Atlantique a communiqué des pièces à l'appui du rejet de la requête le 20 janvier 2023.

M. A E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 17 février 202Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et son décret d'application n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Livenais, président-rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, ressortissant marocain né en 1969, est entré en France le 27 janvier 2020 à partir de l'Italie, pays dans lequel il séjourne régulièrement sous couvert d'une carte de résident de longue durée-UE délivrée le 17 septembre 2018. Il a présenté le 2 décembre 2020 une demande de titre de séjour en qualité de salarié. En réponse à cette demande, le préfet de la Loire-Atlantique, par arrêté du 18 octobre 2021, a refusé la délivrance de ce titre de séjour, a pris à l'encontre de l'intéressé une décision portant obligation de quitter le territoire français, et a fixé son pays de destination. M. A E demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

2. Par un arrêté du 1er septembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, le préfet de la Loire-Atlantique a donné délégation à M. F B, attaché principal, adjoint à la directrice des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer, notamment, les décisions portant refus de titre de séjour, les décisions portant obligation de quitter le territoire français et les décisions fixant le pays de renvoi en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C, directrice des migrations et de l'intégration, dont il n'est pas soutenu qu'elle aurait été absente ou empêchée à la date de l'arrêté litigieux. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

Sur la légalité la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, la décision attaquée, prise au visa, notamment, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 et de l'article L. 426-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, indique les stipulations conventionnelles ainsi que les dispositions légales sur lesquelles s'est fondé le préfet pour refuser à M. A E le titre de séjour sollicité, ainsi que les considérations de fait relatives à la situation de l'intéressé justifiant cette mesure. Elle est, ainsi, suffisamment motivée, le préfet n'étant pas tenu de faire état de l'ensemble des circonstances relatives à la situation de l'intéressé mais uniquement de celles qui fondent la décision attaquée. Par ailleurs, il ne ressort pas de la motivation ci-dessus exposée qu'en refusant de lui délivrer le titre sollicité, le préfet de la Loire-Atlantique n'aurait pas procédé à un examen complet de la situation de l'intéressé.

4. En deuxième lieu, si M. A E soutient, sans d'ailleurs l'établir, qu'il n'avait pas précisé le fondement de sa demande de titre de séjour en qualité de salarié, il ressort de l'ensemble des circonstances de fait propres à la situation de l'intéressé, et notamment au fait qu'il est titulaire d'un titre de résident de longue durée délivré par un autre Etat de l'Union européenne, que cette demande était présentée sur le fondement des dispositions, applicables dans un tel cas, de l'article L. 426-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, à l'exclusion de tout autre fondement qui n'aurait pas été effectivement invoqué et en particulier celui de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui d'ailleurs ne s'applique pas aux ressortissants marocains sollicitant la régularisation exceptionnelle de leur droit au séjour en qualité de salarié. Dans ces conditions, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle.

5 En troisième lieu, aux termes de l'article L. 426-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger titulaire de la carte de résident de longue durée-UE, définie par les dispositions de la directive 2003/109/ CE du Conseil du 25 novembre 2003 relative au statut des ressortissants de pays tiers résidents de longue durée, accordée dans un autre Etat membre de l'Union européenne, et qui justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir à ses besoins et, le cas échéant, à ceux de sa famille, ainsi que d'une assurance maladie obtient, sous réserve qu'il en fasse la demande dans les trois mois qui suivent son entrée en France, et sans que la condition prévue à l'article L. 412-1 soit opposable :

1° La carte de séjour temporaire portant la mention portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " entrepreneur/ profession libérale " s'il remplit les conditions prévues aux articles L. 421-1, L. 421-3 ou L. 421-5 ;() ".

6. Il est constant que M. A E, qui affirme résider de manière continue en France depuis le 27 janvier 2020, n'a pas formé la demande de titre de séjour en qualité de salarié en cause dans le délai de trois mois prescrit par les dispositions précitées de l'article L. 426-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans qu'il ne puisse sérieusement, dans la mesure où il aurait séjourné continument en France à compter de son entrée sur le territoire, expliquer ce manquement par les restrictions apportées aux déplacements entre la France et l'Italie en raison de la pandémie de Covid-19. Il s'ensuit que, cette condition légale n'étant pas satisfaite, le préfet de la Loire-Atlantique pouvait, pour ce seul motif, lui refuser le titre de séjour sollicité sur le fondement de ces dispositions.

7. En quatrième lieu, M. A E ne justifiant pas avoir sollicité la régularisation de son séjour à titre exceptionnel et le préfet n'ayant d'ailleurs pas spontanément examiné le droit à régularisation du requérant sur le fondement du pouvoir de régularisation exceptionnelle qu'il détient même en l'absence de texte, l'intéressé ne peut utilement soutenir que le préfet aurait méconnu les dispositions, d'ailleurs non applicables au cas d'espèce, de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. A E, célibataire et sans enfant ne résidait que depuis moins de deux ans en France à la date de la décision attaquée. Ni la circonstance qu'il occupe un emploi en France dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée, ni le fait qu'il soit hébergé par sa sœur, qui réside régulièrement sur le territoire national, ne permettent de justifier de l'établissement durable en France des intérêts personnels et familiaux du requérant, qui au demeurant peut résider régulièrement en Italie sous couvert d'un titre de séjour de longue durée. Dans ces conditions, et sans qu'y fasse obstacle la bonne intégration de l'intéressé, la décision attaquée, eu égard à son objet, ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. A E au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, cette même décision n'est pas davantage entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. Lorsqu'un ressortissant d'un pays tiers détient un titre de résident de longue durée-UE en cours de validité accordé par un autre Etat membre que la France, il résulte du deuxième alinéa de l'article L. 531-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, interprété à la lumière des articles 12 et 22 de la directive 2003/109/CE du Conseil du 25 novembre 2003, que l'étranger ne peut en principe être éloigné qu'à destination de l'Etat membre qui lui a accordé le titre de long séjour. Cet Etat est alors tenu, après avoir été informé de la décision d'éloignement, de réadmettre l'étranger immédiatement et sans formalités, sur le fondement du paragraphe 2 de l'article 22 de cette directive, indépendamment de tout accord ou arrangement bilatéral de réadmission. L'étranger résident de longue durée ne peut être éloigné du territoire de l'Union, notamment par une obligation de quitter le territoire français prise sur le fondement de l'article L. 611-1, que pour les motifs prévus à l'article 12 de la directive 2003/109/CE, c'est-à-dire que " lorsqu'il représente une menace réelle et suffisamment grave pour l'ordre public ou la sécurité publique ".

11. Il est constant que M. A E est titulaire d'un titre de résident longue durée-UE en cours de validité qui lui a été délivré par les autorités italiennes et dont le préfet de la Loire-Atlantique ne conteste pas l'authenticité ni la portée. Il suit de là qu'en l'absence de tout motif tiré d'une menace réelle et suffisamment grave pour l'ordre public ou la sécurité publique qu'il pourrait représenter du fait de son séjour en France, M. A E est fondé à soutenir que le préfet de la Loire-Atlantique ne pouvait prononcer à son encontre une obligation de quitter le territoire français, fût-ce vers l'Italie, le préfet ne pouvant dans un tel cas que solliciter la réadmission de l'intéressé auprès des autorités italiennes.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. A E est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 18 octobre 2021 l'obligeant à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, la décision fixant le pays de renvoi, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés pour contester la légalité de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Eu égard à ses motifs, l'exécution du présent jugement implique seulement que le préfet de la Loire-Atlantique procède au réexamen de la situation du requérant dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et lui délivre, dans l'attente de ce réexamen, un récépissé valant autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

14. M. A E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à Me Clément, avocate de M. A E, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée au requérant.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté attaqué du préfet de la Loire-Atlantique du 18 octobre 2021 est annulé en tant que, par ses articles 2 et 3, il oblige M. A E à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixe le pays de renvoi.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de procéder au réexamen de la situation de M. A E dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Clément une somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A E est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A E, à Me Clément et au préfet de la Loire-Atlantique.

Délibéré après l'audience du 3 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Livenais, président,

M. Huin, premier conseiller,

Mme Thierry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mars 2023.

Le président-rapporteur,

Y. LIVENAISL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

F. HUIN

Le greffier,

E. LE LUDEC

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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