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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2203822

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2203822

vendredi 3 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2203822
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantSELARL DEMOSTHENE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 24 mars 2022 et le 12 juillet 2022, M. B G et Mme A F épouse G, agissant pour leur compte et celui de leur nièce, la jeune C E, représentés par la SELARL Démosthène, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 mars 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 28 octobre 2021 du consulat de France à Alger (Algérie) refusant de délivrer à la jeune C E un visa de long séjour en qualité de bénéficiaire de la procédure de regroupement familial, ensemble la décision consulaire ;

2°) d'enjoindre aux autorités consulaires de délivrer à la jeune C E un visa de long séjour en qualité de bénéficiaire de la procédure de regroupement familial dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission est illégale car rendue au terme d'une procédure non contradictoire ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- la décision de la commission a violé les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire, enregistré le 29 juin 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. et Mme G ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, modifié ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique du 13 janvier 2023.

Considérant ce qui suit :

1.M. B G, né le 14 juillet 1968 à Sidi Lakhdar (Algérie), et Mme A F épouse G, née le 12 août 1971 à Sidi Lakhdar (Algérie), tous deux de nationalité algérienne, se sont mariés le 7 juillet 1991 et sont parents de cinq enfants, dont trois vivent à leur domicile. Le 6 juillet 2020, par acte de kafala du tribunal de Mostaganem, ils ont recueilli leur nièce, la jeune C E, de nationalité algérienne, née le 29 juillet 2008 à Sidi Ali (Algérie). Ils ont obtenu par décision du 17 juin 2021 du préfet de la Haute-Vienne une autorisation de regroupement familial au profit de leur nièce. Le 14 septembre 2021, la jeune C E a sollicité auprès des autorités consulaires françaises à Alger un visa long séjour en qualité de bénéficiaire de la procédure de regroupement familial qui a été rejeté par une décision du 28 octobre 2021. Par une décision implicite puis explicite du 3 mars 2022, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. Par la présente requête, M. et Mme G demandent au tribunal d'annuler cette dernière décision, ainsi que ladite décision des autorités consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation des autorités consulaires françaises à Alger :

2.L'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur énonce : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ". Il résulte de ces dispositions que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par les autorités diplomatiques ou consulaires. Par suite, la décision explicite du 3 mars 2022 de cette commission s'est substituée à la décision du consul général de France à Alger du 28 octobre 2021. Il en résulte que les conclusions de la requête de M. et Mme G doivent être regardées comme exclusivement dirigées contre la décision de la commission de recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 3 mars 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

3.Pour refuser de délivrer un visa de long séjour à la jeune C E, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, les conditions de ressources et d'hébergement de M. et Mme G ne leur permettent pas d'accueillir une personne supplémentaire dans leur foyer, d'autre part, sur ce qu'il serait dans l'intérêt de la jeune C E de demeurer en Algérie et sur ce que M. et Mme G n'apporteraient aucun élément permettant d'établir qu'ils aient contribué ou contribuent effectivement à l'entretien et à l'éducation de la demanderesse du visa ou qu'ils lui apporteraient un soutien affectif et communiqueraient régulièrement avec l'intéressée.

4. Aux termes de l'article 4 de l'accord franco algérien du 27 décembre 1968 : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées au Titre II du Protocole annexé au présent Accord. () ". Aux termes du Titre II du Protocole annexé à l'accord : " Les membres de la famille s'entendent du conjoint d'un ressortissant algérien, de ses enfants mineurs ainsi que des enfants de moins de dix-huit ans dont il a juridiquement la charge en vertu d'une décision de l'autorité judiciaire algérienne dans l'intérêt supérieur de l'enfant. ". Il résulte de ces stipulations qu'est éligible au regroupement familial l'enfant âgé de moins de dix-huit ans, à la date du dépôt de la demande, dont le demandeur, de nationalité algérienne, a juridiquement la charge en vertu d'une décision de l'autorité judiciaire de son pays d'origine.

5.Lorsque le préfet, sur le fondement du titre II du protocole annexé à l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié, autorise la venue d'un étranger en France dans le cadre de la procédure du regroupement familial, l'autorité consulaire ne peut légalement refuser d'accorder à l'étranger bénéficiaire de la mesure de regroupement un visa d'entrée sur le territoire français qu'en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur des motifs d'ordre public. Il en va de même pour la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, qui substitue sa propre décision à celle de l'autorité diplomatique ou consulaire.

6. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Vienne, par une décision du 23 juillet 2020, a autorisé le regroupement familial au profit de la jeune C E. L'appréciation des conditions de ressources et d'hébergement et de l'intérêt supérieur de l'enfant, qu'il appartient au préfet de porter lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, n'est pas au nombre des motifs d'ordre public pouvant justifier légalement le refus de délivrance d'un visa de long séjour lorsque le regroupement familial a été autorisé antérieurement par le préfet. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ne pouvait pas davantage opposer légalement la circonstance que M. et Mme G n'apporteraient aucun élément permettant d'établir qu'ils contribuent effectivement à l'entretien et à l'éducation de la demanderesse du visa ou qu'ils lui apporteraient un soutien affectif et communiqueraient régulièrement avec elle. Dans ces conditions, la commission de recours a, en se fondant sur ce motif, entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

7.Si le ministre soutient que la décision est également fondée sur le motif tiré de ce qu'il s'agit d'un détournement manifeste de l'objet de la kafala à des fins migratoires, un tel motif n'est pas, non plus, un motif d'ordre public de nature à justifier légalement le refus de la délivrance d'un visa de long séjour sollicité au titre du regroupement familial. Dans ces conditions la substitution de motif demandée par le ministre ne peut être accueillie.

8.Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. et Mme G sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9.Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa sollicité dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10.Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 3 mars 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à la jeune C E un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme G une somme globale de 1 200 euros (mille deux cents) en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B G, à Mme A F épouse G et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Roncière, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mars 2023.

Le rapporteur,

P. D

La présidente,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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