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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2203824

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2203824

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2203824
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantBOEZEC CARON BOUCHE AVOCATS ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 mars 2022, Mme B A, représentée par Me Boezec, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Dakar (République du Sénégal) lui refusant la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour, en qualité d'étudiante ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive (UE) 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'instruction interministérielle relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive UE 2016/801 du 4 juillet 2019 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 juin 2022 :

- le rapport de M. Desimon, rapporteur,

- et les observations de Me Beaudoin, substituant Me Boezec, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A est une ressortissante sénégalaise née le 5 mai 1993. La délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en qualité d'étudiante a été sollicitée en sa faveur auprès des autorités consulaires françaises de Dakar. Un refus lui a été opposé. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie du recours administratif préalable obligatoire prévu à l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a rejeté ce recours par décision implicite intervenue à la suite de l'enregistrement du recours le 2 décembre 2021. Mme A doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire indique : " En l'absence d'une réponse expresse de la commission dans un délai de deux mois à compter de la date de réception du recours mentionnée ci-dessus, le recours est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée (CAA de Nantes, 17 novembre 2020, n°20NT00588). ". La décision consulaire comporte notamment une case cochée rattachée à la la mention " Il existe des éléments suffisamment probants et des motifs sérieux permettant d'établir que vous séjournerez en France à d'autres fins que celles pour lesquelles vous demander un visa pour études ". Le ministre de l'intérieur entend ajouter en défense des arguments à ce motif.

3. Le point 2.1 de l'instruction interministérielle relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive UE 2016/801 du 4 juillet 2019, intitulé " L'étranger doit justifier qu'il a été admis dans un établissement d'enseignement supérieur pour y suivre un cycle d'études " indique notamment : " Il présente () au dossier de demande de visa un certificat d'admission dans un établissement en France. ".

4. L'instruction, en son point 2.4 intitulé " Autres vérifications par l'autorité consulaire " indique que cette dernière " () peut opposer un refus s'il existe des éléments suffisamment probants et des motifs sérieux permettant d'établir que le demandeur séjournera en France à d'autres fins que celles pour lesquelles il demande un visa pour études. ". Ainsi, l'autorité administrative peut, le cas échéant, et sous le contrôle des juges de l'excès de pouvoir restreint à l'erreur manifeste, rejeter la demande de visa de long séjour pour effectuer des études en se fondant sur le défaut de caractère sérieux et cohérent des études envisagées, de nature à révéler que l'intéressée sollicite ce visa à d'autres fins que son projet d'études.

5. Mme A disposait d'un accord préalable d'inscription, autrement qualifié d'attestation " Etudes en France ", telle que prévue par le point 2.1 de l'instruction précédemment mentionnée pour étudier dans une formation en management et commerce international. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a déjà étudié dans ce domaine, qu'elle dispose notamment d'un diplôme de technicienne supérieure dans ce secteur et qu'elle mûrit un projet aboutissant à l'obtention d'un doctorat. Ainsi, son parcours s'avère suffisamment cohérent et sérieux pour ne pas révéler qu'elle souhaiterait séjourner en France à d'autres fins que la poursuite de ses études. Si le ministre de l'intérieur se prévaut des avis défavorables qui ont été mis au cours de la procédure administrative, non seulement il n'expose aucun élément d'appréciation ayant permis d'aboutir à cette conclusion, mais ceux-ci n'ont pas fait obstacle à ce que l'intéressée soit admise dans son cursus. Par ailleurs, au vu du régime même de la directive dont l'instruction participe de la transposition, Mme A n'a pas à démontrer la nécessité pour elle de suivre des études en France par rapport à l'offre existante dans son pays de résidence. Partant, ni son âge, ni sa situation matrimoniale, ni les informations qu'elle a fournies sur ses projections sur le long terme quant à son projet professionnel ne s'avèrent déterminants. Ainsi, rien ne permet d'établir que la demanderesse de visa séjournerait en France à d'autres fins que celles pour lesquelles elle demande un visa pour études. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être accueilli.

6. Le point 2.2 de l'instruction, intitulé " L'étranger doit justifier qu'il disposera de ressources suffisantes pour couvrir ses frais d'études " indique : " L'étranger doit apporter la preuve qu'il dispose de moyens d'existence suffisants pour la durée de validité du visa de long séjour pour études. Ces ressources doivent être équivalentes, pour l'ensemble de la période concernée, au moins au montant de l'allocation d'entretien mensuelle de base versée, au titre de l'année universitaire écoulée, aux boursiers du Gouvernement français, soit 615 euros en 2019. ". Le point 2.3 de cette instruction, intitulé " L'étranger doit communiquer à l'autorité consulaire une adresse en France, même provisoire " prévoit la communication d'une adresse pour un hébergement pérenne ou provisoire.

7. A supposer que le ministre ait implicitement entendu solliciter en défense une substitution de motifs, Mme A a démontré qu'elle satisfaisait à la condition prévue au point 2.3 de l'instruction évoqué au point précédent et la qualité du logement ne saurait être l'objet de discussions puisque la seule communication d'une adresse est exigée. En outre, et alors que les dispositions du point 2.2 de l'instruction sont étrangères à la question du financement de la scolarité, la requérante a apporté divers justificatifs, au nombre desquels figurent une attestation et des bulletins de salaire, pour démontrer qu'elle satisfait également à la condition prévue par ces dispositions. Ainsi, les considérations exposées en défense par le ministre de l'intérieur ne sont pas susceptibles de justifier légalement la décision en litige, de sorte que la demande de substitution de motifs ne pourrait qu'être écartée.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Eu égard à ses motifs, sous réserve que Mme A justifie d'une inscription pour la prochaine année universitaire, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme A le visa sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Sur les frais de l'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à la requérante de la somme de 1 200 euros, au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France intervenue à la suite de l'enregistrement du recours le 2 décembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer un visa de long séjour à Mme A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à la requérante en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Desimon, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

Le rapporteur,

F. DESIMON

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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