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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2203826

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2203826

lundi 28 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2203826
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 24 mars 2022, 28 mars 2022 et 12 octobre 2022, M. E B et Mme F H A, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux de M'Balou Fatoumata B, de Mariame B et de Mamadou Mouctar B, représentés par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions de l'ambassade de France en Guinée et en Sierra Leone refusant de délivrer des visas d'entrée et de long séjour à Mme F H A, et aux enfants M'Balou F B, D B et G B au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Régent en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen de leur situation ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation s'agissant des identités et des liens familiaux allégués ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 septembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 12 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 novembre 2022 :

- le rapport de Mme C, rapporteuse,

- et les observations de Me Régent, avocate des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. E B, ressortissant guinéen, a obtenu le bénéfice du regroupement familial par une décision du préfet de la Loire-Atlantique du 8 janvier 2021 au profit de Mme F H A, son épouse alléguée, et de M'Balou Fatoumata B, de Mariame B et de Mamadou Mouctar B, leurs enfants déclarés. Les bénéficiaires du regroupement familial ont demandé à l'ambassade de France en Guinée et en Sierra Leone la délivrance de visas de long séjour, laquelle a rejeté ces demandes. M. B et Mme A ont saisi la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France d'un recours contre le refus de l'autorité consulaire, dont il a été accusé réception le 19 janvier 2022. Les requérants demandent au tribunal l'annulation de la décision implicite de rejet née du silence de la commission.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Lorsque la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de caractère probant des documents destinés à établir l'identité du demandeur ou de la demandeuse de visa et le lien familial avec la personne ayant sollicité le bénéfice du regroupement familial.

3. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

4. Il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

En ce qui concerne Mme F H A :

5. L'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire indique : " En l'absence d'une réponse expresse de la commission dans un délai de deux mois à compter de la date de réception du recours mentionnée ci-dessus, le recours est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée (CAA de Nantes, 17 novembre 2020, n°20NT00588). ". La décision consulaire comporte une case cochée portant le numéro 3 et la mention " Le (ou les) document(s) d'état civil que vous avez présenté(s) en vue d'établir votre état civil comporte(nt) des éléments permettant de conclure qu'il(s) n'est (ou ne sont) pas authentique(s) ".

6. Pour justifier de son identité, la demandeuse a produit, à l'appui de sa demande de visa, le jugement supplétif n° 1089 du tribunal de première instance de Kaloum rendu le 1er janvier 2018 ainsi que l'acte de naissance en assurant la transcription. Contrairement à ce que fait valoir l'administration, cet acte n'a pas été transcrit en méconnaissance de l'article 601 du code de procédure civile guinéen, selon lequel le délai de recours contre un jugement supplétif est de dix jours, dès lors que les articles 898 et 899 de ce code prévoient la transcription immédiate du dispositif des jugements supplétifs d'actes de naissance sur les registres. Aucune critique n'est en outre expressément formulée à l'encontre du jugement supplétif. Dans ces conditions, l'identité de Mme A doit être regardée comme établie par ce jugement. Par suite, la commission de recours ne pouvait utilement critiquer la valeur probante de l'acte de naissance pris en transcription en faisant valoir qu'il méconnait l'article 175 du code civil guinéen.

7. La requérante a, par ailleurs, produit, à l'appui de sa demande de visa, un extrait d'acte de mariage faisant état de son union avec M. E B le 31 décembre 2018 à Kaloum (Guinée). Cette pièce n'est pas davantage critiquée par l'administration, de sorte que le lien matrimonial unissant Mme F H A et le regroupant, dont l'identité n'est quant à elle pas sérieusement remise en cause par le ministre en défense, doit également être regardé comme établi.

En ce qui concerne les enfants :

8. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir que les identités des demandeuses et du demandeur ainsi que le lien de filiation les unissant à M. B ne sont pas établis.

9. Pour justifier des identités et du lien de filiation allégués, les requérants versent devant le tribunal les jugements supplétifs nos 1466, 1467 et 1189 du tribunal de première instance de Kaloum rendus les 24 février 2020 et 20 janvier 2020, ainsi que les actes de naissance en assurant la transcription. Pour les mêmes raisons que celles énoncées au point 6 du présent jugement, les identités de M'Balou Fatoumata B, de Mariame B et de Mamadou Mouctar et leur lien de filiation avec le regroupant doivent être tenus pour établis par ces jugements. Par suite, la commission de recours ne saurait utilement critiquer la valeur probante des actes de naissance pris en transcription de ces jugements, en faisant valoir qu'ils méconnaissent les dispositions de l'article 175 du code civil guinéen.

10. Il suit de là que les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

11. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

12. Pour justifier que la décision était légale, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir que la demande de regroupement familial n'a pas été introduite dans un délai raisonnable. Toutefois, ce motif ne constitue pas un motif d'ordre public susceptible de fonder le rejet des demandes de visa de long séjour de M'Balou Fatoumata B, de Mariame B et de Mamadou Mouctar et n'est, ainsi, pas de nature à fonder légalement la décision attaquée. Il suit de là que la demande de substitution de motifs telle que formulée en défense doit être écartée.

13. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la partie requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

14. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme F H A, à M'Balou Fatoumata B, à Mariame B et à Mamadou Mouctar B les visas de long séjour sollicités. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au ministre de faire délivrer aux intéressés ces visas dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

15. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions, sous réserve que Me Régent renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme F H A, à M'Balou Fatoumata B, à Mariame B et à Mamadou Mouctar B les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent la somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à Mme F H A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Régent.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Specht, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 novembre 2022.

La rapporteuse,

M. C

La présidente,

F. SPECHT

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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