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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2203984

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2203984

vendredi 2 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2203984
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPERROT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 25 mars 2022 et le 21 octobre 2022, M. E B A, représenté par Me Perrot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 juillet 2021 par laquelle la commission de recours contre la décision de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 8 avril 2021 du consulat de France à Khartoum (Soudan) refusant de délivrer à son épouse, Mme F B E, et à ses cinq enfants mineurs un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer un visa de long séjour à son épouse et à ses cinq enfants, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3)°de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de Me Perrot qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de la commission est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit, d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation ;

- la décision de la commission a violé l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire, enregistré le 30 septembre 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B A ne sont pas fondés.

M. B A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 janvier 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 octobre 2022 :

- le rapport de M. Rosier, rapporteur,

- et les observations de Me Perrot, représentant M. B A.

Considérant ce qui suit :

1. M. E B A, né le 1er janvier 1978 à Al Geniena (Soudan), s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 26 juin 2017. Le 11 décembre 2019, il sollicite pour son épouse, Mme F B G D, née le 1er janvier 1985 à Al Jazira, de nationalité soudanaise, et pour ses enfants allégués, L E B né le 26 mars 2005, Raja E B né le 5 avril 2007, Mansor E B né le 13 janvier 2011, Mokhtar E B né le 5 mai 2013 et Manir E B, née le 2 février 2015, tous natifs d'Al Jazira et de nationalité soudanaise, la délivrance de visas de long séjour au titre de la réunification familiale. Le 8 avril 2021, les autorités consulaires françaises à Khartoum lui opposent un refus. Le 4 juin 2021, il forme un recours auprès de la commission de recours contre les refus de visas d'entrée en France qui rejette son recours le 29 juillet 2021. Par la présente requête, M. B A demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes, d'une part, de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ".

3.D'autre part, aux termes de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides est habilité à délivrer aux réfugiés et bénéficiaires de la protection subsidiaire ou du statut d'apatride, après enquête s'il y a lieu, les pièces nécessaires pour leur permettre soit d'exécuter les divers actes de la vie civile, soit de faire appliquer les dispositions de la législation interne ou des accords internationaux qui intéressent leur protection, notamment les pièces tenant lieu d'actes d'état civil. / Le directeur général de l'office authentifie les actes et documents qui lui sont soumis. Les actes et documents qu'il établit ont la valeur d'actes authentiques. Ces diverses pièces suppléent à l'absence d'actes et de documents délivrés dans le pays d'origine. () ".

4. Enfin, aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ", ce dernier disposant que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

5. Il résulte des dispositions précitées que les actes établis par l'Office français des réfugiés et des apatrides sur le fondement des dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en cas d'absence d'acte d'état civil ou de doute sur leur authenticité, et produits à l'appui d'une demande de visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois, présentée pour les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire dans le cadre d'une réunification familiale, ont, dans les conditions qu'elles prévoient, valeur d'actes authentiques qui fait obstacle à ce que les autorités consulaires en contestent les mentions, sauf en cas de fraude à laquelle il appartient à l'autorité administrative de faire échec.

6.Aux termes de la décision attaquée, pour rejeter les demandes de visa litigieuses, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que les actes de naissance avaient été établis tardivement après l'obtention du statut de réfugié du requérant, qu'étant inauthentiques et dépourvus de valeur probante, l'identité des demandeurs de visa et leur lien familial avec M. B A, réfugié statutaire, ne seraient pas établis.

S'agissant de la demande de visa présentée par Mme F B G D :

7. Il ressort des pièces du dossier qu'un certificat de mariage a été dressé le 29 janvier 2020, conformément aux dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, attestant du mariage de Mme F B G D, née le 1er janvier 1985, avec M. E B A, le requérant. Toutefois, le ministre de l'intérieur soutient que la demanderesse de visa ne justifie pas être la personne mentionnée sur ce certificat en raison de ce que l'acte de naissance produit par la demanderesse serait un document de complaisance, en permettant pas de tenir son identité pour établie. Pour justifier de l'identité de la demanderesse de visa, a été produit un certificat de naissance référencé sous le numéro 190-0387697-7 dressé le 27 septembre 2018 par la direction générale du registre de l'état civil de El Beynia, faisant état de la naissance le 1er janvier 1985 de Mme F B G D à El Jazirah. Si le ministre de l'intérieur fait valoir que cet acte ne serait pas conforme aux dispositions de la loi soudanaise issue du " Civil Registry Act " de 2011, ces dispositions ne sont pas applicables aux naissances intervenues antérieurement à son entrée en vigueur et par suite, à la situation de la demanderesse de visa. Enfin, si le ministre fait valoir que cet acte ne comporte ni la mention des dates et lieux de naissance des parents de l'intéressée ni le nom du déclarant, en méconnaissance des règles de l'état civil soudanais, il ne ressort pas des pièces du dossier que le droit local imposerait en l'espèce de telles mentions. Au surplus, les éléments mentionnés sur ce certificat sont corroborés par le passeport produit. Dans ces conditions, l'identité de la demanderesse de visa doit être regardée comme établie.

S'agissant des demandes de visas présentés pour les jeunes L E B, H E B, J E B, K E B et I E B :

8. Pour justifier de l'identité des enfants, le requérant produit des certificats de naissance dressés par la direction générale du registre d'état civil respectivement, pour Mohammed E B le 22 juillet 2019 à Wad Medani, pour Raja E B le 5 septembre 2018 au Sud de Gezira, pour Mansor E B le 25 juillet 2019 à Wad Medani, pour Mokthtar E B le 5 septembre 2019 à Wad Medadni, pour Manir E B le 5 septembre 2019 au Sud de Gezira. Les requérants versent également aux débats les passeports des cinq enfants, dont les mentions essentielles concernant leur identité concordent avec celles inscrites dans les certificats de naissance précités et dont l'authenticité n'est pas sérieusement remise en cause par la commission de recours ou par le ministre. Les circonstances tirées de l'établissement tardif des certificats de naissance et de l'absence de mention portant sur l'autorisation spéciale qui doit être accordée par le directeur général de l'état civil en cas de déclaration tardive, ne permettent pas, à elles seules, d'écarter ces documents. Il ressort également des pièces du dossier que M. C a déclaré dès le dépôt de sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides avoir cinq enfants issus de son mariage avec Mme F B G D, les déclarations sur l'état civil des enfants correspondant pour l'essentiel aux mentions figurant sur les documents d'état civil mentionnés ci-dessus, les imprécisions dans ces déclarations ne suffisant pas, dans les circonstances de l'espèce, à écarter les documents relatifs à l'état civil produits, alors d'ailleurs que ces déclarations ont été apposées sur le formulaire de demande d'asile par le truchement d'une tierce personne.

9.Il résulte de tout ce qui précède qu'en estimant que l'identité des demandeurs de visa et leur lien familial avec le réunifiant n'étaient pas établis, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une erreur d'appréciation. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, le requérant est fondé à demander l'annulation des décisions attaquées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. B A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 200 euros, à verser Me Perrot, avocat du requérant, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Perrot renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 29 juillet 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme F B G D et aux enfants L E B, H E B, J E B, K E B et I E B les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Perrot la somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E B A, à Me Perrot et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 4 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2022.

Le rapporteur,

P. ROSIER

La présidente,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LEGOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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