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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204097

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204097

vendredi 23 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204097
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantLIETAVOVA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 mars 2022 M. C F H, représenté par Me Lietavova, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision de rejet du 28 juillet 2021 de la commission des recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France confirmant la décision de l'ambassade de France à Khartoum (Soudan) en date du 31 mars 2021 refusant Mme A D F et à l'enfant Lulia Samson F un visa de long séjour en qualité de membres de famille d'un étranger réfugié statutaire ;

2°) d'enjoindre à l'administration de délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à défaut, d'enjoindre l'administration de réexaminer les demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve pour Me Lietavova de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- la décision de la commission est entachée d'un vice de procédure ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant à l'identité des demandeurs de visa et à leur lien familial avec le requérant ;

- la décision de la commission est entachée d'une erreur de droit et méconnaît l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision de la commission a violé l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

M. F H a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 janvier 2022.

Un mémoire, enregistré le 15 novembre 2022, pour M. F H n'a pas été communiqué.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 novembre 2022 :

- le rapport de M. Rosier, rapporteur,

- et les observations de Me Lietavova, représentant M. F H.

Considérant ce qui suit :

1. M. C F H, de nationalité érythréenne, né le 9 septembre 1988 à Asmara (Erythrée), est entré en France le 23 novembre 2014 et s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) en date du 21 août 2015. Le 13 octobre 2019, son épouse présumée, Mme A D F, née le 28 septembre 1992 à Khartoum, et sa fille présumée, Lulia Samson F, née le 4 novembre 2013, toutes deux de nationalité érythréenne, ont sollicité la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale. Le 31 mars 2021, les autorités consulaires françaises à Khartoum leur opposent un refus. Le 31 mai 2021, M. F H forme un recours auprès de la commission de recours contre les refus de visas d'entrée en France qui rejette ledit recours par une décision expresse du 28 juillet 2021. Par la présente requête, M. F H demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2.En premier lieu, aux termes, d'une part, de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : "Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () " et aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire./ En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ".

3.D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4.Pour rejeter la demande de visa de long séjour présentée pour Mme A D F et l'enfant Lulia, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, M. F H a fait des déclarations fluctuantes sur sa situation matrimoniale et familiale et, d'autre part, a été produit un certificat de naissance pour Mme A D F établi vingt-quatre ans après sa naissance et près d'un an et demi après l'obtention du statut de réfugié par le requérant par un officier d'état civil territorialement incompétent. En outre, pour l'enfant Lulia Samson F, a été produit un certificat de naissance avec la mention, pour sa mère alléguée, d'une date de naissance différente de celle déclarée par l'intéressée. Enfin, il n'a pas été fait de demande de visa pour le second enfant allégué du requérant, B, né le 26 décembre 2010.

5.D'une part, le ministre reconnait que le nouveau certificat de naissance produit pour l'enfant Lulia fait bien état de la date de naissance de sa mère née le 28 septembre 1992 et non le 1er janvier 1996. Il ressort des pièces du dossier que ce certificat de naissance a été établi le 15 mars 2017 à partir de l'acte de naissance trouvé par l'administration érythréenne. La circonstance que ce nouveau certificat comporte une référence d'acte qui ne figurait pas sur le premier document transmis n'est pas de nature à retirer toute valeur probante à cet acte, qui n'est au demeurant pas sérieusement contesté en défense. Il est justifié ainsi de la filiation de l'enfant Lulia avec Mme A D et le requérant.

6.D'autre part, le ministre soutient, sans être utilement contesté, que conformément à la législation érythréenne alors en vigueur et rappelée par un rapport canadien sur les conditions et procédure d'obtention d'un certificat de naissance érythréen sur la période de 2014 à 2017, seul le bureau d'état civil d'Asmera a compétence partagée pour délivrer les actes d'état civil pour tout le pays, les municipalités du lieu de naissance ne pouvant délivrer que les actes de naissance inscrits dans leurs registres. Toutefois, si l'acte de naissance produit pour Mme A D F, née le 28 septembre 1992 à Nafka dans la région administrative de Debub selon le passeport qui a été produit, a été établi le 11 janvier 2017 par un officier d'état civil de la " Sous Zoba de Mai Aini " avec mention d'une naissance de l'intéressée à Asmera, il ressort des pièces du dossier, et n'est pas contesté par le ministre en défense, que la ville de Nafka n'est pas dotée d'un bureau d'état civil. En outre, s'il n'est produit qu'un acte de fiançailles entre le requérant et Mme A D F il ressort des pièces du dossier que la demanderesse est la mère de l'enfant Lulia, née le 4 novembre 2013. L'intéressée doit ainsi être regardée comme justifiant, dans les circonstances particulières de l'espèce, d'une relation stable et continue avec le réunifiant, arrivé en France en 2014, avant l'introduction de la demande de protection internationale de celui-ci. Dès lors, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a inexactement apprécié les circonstances de l'espèce en estimant que le lien familial entre Mme A D F et M. F H n'était pas établi.

7.En second lieu, aux termes de l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants. ". Il résulte de ces dispositions que le regroupement familial doit concerner, en principe, l'ensemble de la famille du ressortissant étranger qui demande à en bénéficier et qu'un regroupement familial partiel ne peut être autorisé à titre dérogatoire que si l'intérêt des enfants le justifie. L'intérêt des enfants doit s'apprécier au regard de l'ensemble des enfants mineurs du couple, qu'ils soient ou non concernés par la demande de regroupement. C'est au ressortissant étranger qu'il incombe d'établir que sa demande de regroupement familial partiel est faite dans l'intérêt des enfants.

8. Il est constant qu'aucune demande de visa n'a été déposée le 13 octobre 2019 pour B, enfant mineur allégué de M. F H, alors que ce dernier a déclaré le 30 septembre 2017 dans sa fiche familiale de référence à l'OFPRA être père de deux enfants, B né le 26 décembre 2010 et Lulia née le 4 novembre 2013 de son union avec Mme A G F. Par ailleurs, le requérant n'a pas expliqué les raisons tenant à l'absence de dépôt d'une demande de visa pour cet enfant dans son formulaire de demande de réunification familiale alors que, dans la présente instance, il a fait valoir qu'il n'entendait pas solliciter le bénéfice de la réunification familiale pour B qui ne serait pas né de sa relation avec Mme A D F mais d'une relation antérieure avec Mme E. Toutefois il ne l'établit pas, par la seule production d'un certificat de baptême et en se bornant à soutenir que sa fiche familiale de référence comportait une erreur sur la filiation maternelle de l'enfant B. Dès lors, quand bien même le requérant ne se serait jamais prévalu du principe d'unité familiale auprès de l'OFPRA, il ne démontre pas que l'intérêt supérieur de l'enfant B, âgé de dix ans à la date de la décision attaquée, serait de demeurer dans son pays de résidence et à justifier ainsi qu'il soit fait droit à une demande de réunification familiale partielle.

9.Dans ces conditions, en se fondant sur les motifs tirés du défaut d'établissement du lien familial de Mme A D F à l'égard du requérant et du caractère partiel de la réunification sollicitée, la commission de recours n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation ni d'une erreur de droit.

10.En dernier lieu, compte tenu de ce qui précède, dès lors que la réunification familiale sollicitée présente un caractère partiel puisqu'elle conduit à séparer les membres d'une même cellule familiale, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

11.Il résulte de tout ce qui précède, que M. F H n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision attaquée. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles qu'il présente au titre des frais liés au litige doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F H est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C F H, à Me Lietavova et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 18 novembre 2022, à laquelle siégeaient

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Roncière, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 décembre 2022.

Le rapporteur,

P. ROSIER

La présidente,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LEGOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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