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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204128

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204128

mercredi 30 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204128
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCHAUMETTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 31 mars et 11 octobre 2022, M. B A, représenté par Me Chaumette, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 février 2022 par lequel préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 75 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- son annulation sera prononcée par voie de conséquence de celle de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er septembre 2022, le préfet de de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il y a lieu de neutraliser le motif surabondant de refus de titre de séjour tiré de l'absence de légalisation des actes d'état civil présentés par le requérant ;

- aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. A a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 22 juin 2023 :

- le rapport de M. Martin, président-rapporteur,

- et les observations de Me Chaumette, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant guinéen déclarant être né le 5 février 2004, est entré irrégulièrement en France au mois d'octobre 2018, à l'âge, selon son état civil, de quatorze ans. Par une ordonnance de placement provisoire, puis par une ordonnance de mise sous tutelle, il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique en qualité de mineur isolé. Le 2 décembre 2021, il a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 7 février 2022, le préfet a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté dont l'exécution a été suspendue par une ordonnance du juge des référés du tribunal du 20 avril 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ".

3. Aux termes de l'article R. 431-10 du même code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande :/ 1° Les documents justifiants de son état civil ; (..) ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Enfin aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, et pour justifier de son âge, M. A a produit un jugement supplétif n° 16451 tenant lieu d'acte de naissance prononcé le 6 décembre 2018 par le tribunal de première instance de Conakry III - Mafanco (République de Guinée), ainsi qu'un extrait du registre de l'état civil de la commune de Matoto (Ville de Conakry) faisant état d'une transcription, sous le n° 9959, de ce jugement supplétif, intervenue le 17 décembre 2018. Il ressort de ce jugement supplétif, établi à la demande d'un tiers, que M. A est né le 5 février 2004 à Conakry.

6. L'existence d'un contexte de fraude générale en République de Guinée, à la supposer établie par les pièces produites en défense, ne saurait faire obstacle à l'examen, au cas d'espèce, de la force probante, au regard de l'article 47 du code civil, d'un acte d'état civil. Il en va de même de la force probante d'un jugement supplétif, dont la transcription est assurée par cet acte d'état civil, dont il appartient à l'autorité administrative française de tenir compte sauf à ce qu'il ait fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

7. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer à M. A le titre de séjour sollicité, le préfet de la Loire-Atlantique, se fondant sur l'avis défavorable émis par les services spécialisés de la police aux frontières quant à l'authenticité des justificatifs d'état civil produits, a considéré que l'intéressé ne pouvait être regardé comme justifiant de son état civil et comme établissant qu'il était effectivement âgé de moins de seize ans à la date à laquelle il a été placé à l'aide sociale à l'enfance. Le préfet de la Loire-Atlantique doit être ainsi regardé, contrairement à ce qu'il soutient dans son mémoire en défense, comme ayant entendu apprécier la possibilité d'accorder la carte de séjour temporaire sollicitée par M. A au titre de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En premier lieu, pour remettre en cause la force probante, au sens de l'article 47 du code civil, des documents produits par M. A pour justifier de son état civil, le préfet de la Loire-Atlantique fait valoir que les actes fournis ne comportent pas la mention des dates et lieux de naissance des parents, leur profession et leur domiciliation, en méconnaissance de l'article 175, devenu l'article 184 du code civil guinéen.

9. Toutefois, les dispositions du code civil guinéen invoquées par le préfet régissent le contenu des actes de naissance dressés dans le délai légal et non celui des jugements supplétifs d'actes de naissance et des actes de transcription du dispositif de ces jugements.

10. En deuxième lieu, le préfet fait état de l'irrespect, par le jugement supplétif incriminé, du droit de timbre fixé par arrêté du 21 mai 2003 portant réactualisation du droit de timbre, le timbre fiscal de 2 000 francs apposé sur le jugement supplétif ne respectant pas les dispositions de cet arrêté qui fixent à 1 000 francs le montant de ce timbre.

11. Cependant, dès lors que le jugement supplétif produit par M. A est revêtu d'un timbre fiscal dont le montant n'est pas inférieur à celui requis par la législation guinéenne, le préfet ne peut déduire du fait que ce montant est supérieur à celui requis que ce jugement présenterait un caractère frauduleux.

12. En troisième lieu, le préfet fait valoir que le jugement supplétif et l'acte transcrit précisent que la naissance devra être retranscrite dans le registre de l'état civil de l'année de naissance (2004), en violation des dispositions de l'article 180 du code civil guinéen.

13. Le dispositif du jugement supplétif produit par le requérant a été transcrit dans les registres de l'état civil de la commune de Matoto pour l'année 2018, qui était en cours à la date de cette transcription, et non dans ceux de l'année de naissance de l'intéressé de sorte que, comme le préfet de la Loire-Atlantique semble l'admettre finalement en ne reprenant pas ce motif dans son mémoire en défense, cette transcription n'a pas été effectuée au sein d'un registre clos au sens de l'article 180 du code civil guinéen.

14. Compte tenu de ce qui précède, le motif tiré par le préfet de l'absence de justification par le demandeur de ce qu'il a bien été confié à l'aide sociale à l'enfance avant son âge de seize ans est entaché d'erreur d'appréciation. Par ailleurs, le préfet de la Loire-Atlantique ne conteste pas que les autres conditions mentionnées à l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont satisfaites en l'espèce.

15. Il ressort des pièces du dossier, et n'est pas contesté par le préfet, qui se borne à relever, dans son arrêté, que l'intéressé n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales en Guinée, d'une part, que le caractère réel et sérieux du suivi de sa formation est établi, d'autre part, que l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de l'intéressé dans la société française est favorable. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant entretiendrait effectivement des relations suivies avec les membres de sa famille résidant en Guinée.

16. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'en estimant que la situation de l'intéressé ne justifiait pas la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique a fait une inexacte application de cet article.

17. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour ainsi que celle, par voie de conséquence, des décisions l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant son pays de destination, contenues dans l'arrêté attaqué du 7 février 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

18. Le présent jugement annule la décision refusant la délivrance à M. A d'une carte de séjour temporaire au motif qu'elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 423.22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Eu égard à ce motif et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement de circonstances serait intervenu depuis la décision annulée, le présent jugement implique nécessairement la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" à M. A. En conséquence, il y a lieu, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer cette autorisation de séjour dans le délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement. Dans cette attente, compte tenu de l'annulation par voie de conséquence de l'obligation de quitter le territoire français, le préfet de la Loire-Atlantique délivrera à l'intéressé, dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour lui permettant d'exercer une activité professionnelle. En revanche, il n'y a pas lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

19. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme de 1 200 euros à verser à Me Chaumette, son avocat, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation de cet avocat au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée au requérant.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté attaqué du préfet de la Loire-Atlantique du 7 février 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui remettre, dans cette attente et sous le délai de quinze jours suivant cette même notification, une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail.

Article 3 : L'Etat versera à Me Chaumette, la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de la Loire Atlantique et à Me Yann Chaumette.

Délibéré après l'audience du 22 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Nathalie Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 août 2023.

Le président-rapporteur,

L. MARTINL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

D. LABOUYSSE

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. Malingre

cnd

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