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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204280

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204280

lundi 28 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204280
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 4 avril, 22 avril et 14 octobre 2022, Mme C A et M. E B, représentés par Me Le Floch, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 31 mars 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie) refusant de délivrer à M. B un visa d'entrée et de court séjour sollicité en vue de venir se marier en France ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut de procéder au réexamen de la demande de visa, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à leur conseil, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- il n'est pas démontré que la commission de recours ait été régulièrement composée lorsqu'elle a pris la décision attaquée ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation concernant le risque de détournement de l'objet du visa à des fins migratoires ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation concernant les ressources permettant le financement du séjour en France de M. B ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 8 et 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 septembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention d'application de l'accord de Schengen, signée le 19 juin 1990 ;

- le règlement (CE) n° 810/2009 du 13 juillet 2009 du Parlement européen et du Conseil établissant un code communautaire des visas ;

- le règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- et les observations de Me Le Floch, représentant les requérants, en présence de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien, a déposé une demande de visa d'entrée et de court séjour auprès de l'autorité consulaire française à Oran en vue de se marier avec Mme A, ressortissante française. Cette demande a été rejetée par une décision du 26 janvier 2022. Le recours formé contre ce refus consulaire devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision du 31 mars 2022, dont les requérants demandent au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés de ce que M. B ne justifie pas de ressources personnelles suffisantes pour garantir le financement de son séjour et de son retour dans son pays de résidence, de l'absence de justification, par l'accueillante, de moyens financiers suffisants pour assumer l'accueil et l'entretien d'une personne supplémentaire dans son foyer pendant la durée du séjour, et enfin, compte-tenu de la situation personnelle du demandeur et de l'absence d'éléments convaincants notamment sur ses revenus personnels réguliers ou sur d'éventuels intérêts de nature économique, matérielle ou familiale dans son pays de résidence susceptibles d'assurer des garanties de retour suffisantes, du risque de détournement de l'objet du visa à des fins migratoires.

3. En premier lieu, aux termes de l'article 10 de la convention d'application de l'accord de Schengen : " 1. Il est institué un visa uniforme valable pour le territoire de l'ensemble des Parties contractantes. Ce visa () peut être délivré pour un séjour de trois mois au maximum () ". Aux termes de l'article 6 du règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes dit " code frontières Schengen " : " 1. Pour un séjour prévu sur le territoire des États membres, d'une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours, ce qui implique d'examiner la période de 180 jours précédant chaque jour de séjour, les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivantes: ( ) c) justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé, et disposer de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans leur pays d'origine ou le transit vers un pays tiers dans lequel leur admission est garantie, ou être en mesure d'acquérir légalement ces moyens; () 4. L'appréciation des moyens de subsistance se fait en fonction de la durée et de l'objet du séjour et par référence aux prix moyens en matière d'hébergement et de nourriture dans l'État membre ou les États membres concernés, pour un logement à prix modéré, multipliés par le nombre de jours de séjour. () Les déclarations de prise en charge, lorsqu'elles sont prévues par le droit national, et les lettres de garantie telles que définies par le droit national, dans le cas des ressortissants de pays tiers logés chez l'habitant, peuvent aussi constituer une preuve de moyens de subsistance suffisants ".

4. Aux termes de l'article L. 313-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger qui déclare vouloir séjourner en France pour une durée n'excédant pas trois mois dans le cadre d'une visite familiale ou privée doit présenter un justificatif d'hébergement qui prend la forme d'une attestation d'accueil, signée par la personne qui se propose d'assurer le logement de l'étranger, ou son représentant légal. Cette attestation est validée par l'autorité administrative et constitue le document prévu par la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 pour justifier les conditions de séjour dans le cas d'une visite familiale ou privée ". Aux termes de L. 313-2 de ce code, l'attestation d'accueil " est accompagnée de l'engagement de l'hébergeant de prendre en charge, pendant toute la durée de validité du visa ou pendant une durée de trois mois à compter de l'entrée de l'étranger sur le territoire des Etats parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990, et au cas où l'étranger accueilli n'y pourvoirait pas, les frais de séjour en France de celui-ci, limités au montant des ressources exigées de la part de l'étranger pour son entrée sur le territoire en l'absence d'une attestation d'accueil ".

5. Il résulte de ces dispositions que l'obtention d'un visa de court séjour est subordonnée à la condition que le demandeur justifie à la fois de sa capacité à retourner dans son pays d'origine et de moyens de subsistance suffisants pendant son séjour. Il appartient au demandeur de visa, dont les ressources personnelles ne lui assurent pas ces moyens, d'apporter la preuve de ce que les ressources de la personne qui l'héberge et qui s'est engagée à prendre en charge ses frais de séjour au cas où il n'y pourvoirait pas sont suffisantes pour ce faire. Cette preuve peut résulter de la production d'une attestation d'accueil validée par l'autorité compétente et comportant l'engagement de l'hébergeant de prendre en charge les frais de séjour du demandeur, sauf pour l'administration à produire des éléments de nature à démontrer que l'hébergeant se trouverait dans l'incapacité d'assumer effectivement l'engagement qu'il a ainsi souscrit.

6. Les requérants produisent une attestation d'accueil tamponnée et signée par le maire de la commune de Mezeray (Sarthe), aux termes de laquelle Mme A s'engage à héberger M. B pendant la durée de son séjour en France, prévu du 1er février au 30 avril 2022, et à prendre en charge en tant que de besoin ses frais de séjour. L'attestation comporte la mention des documents sur la base desquels elle a été établie, à savoir notamment des bulletins de salaire et les éléments relatifs à la pension et les prestations de la caisse d'allocations familiales versées à l'intéressée. A supposer, compte-tenu de la composition du foyer de Mme A, qui comprend outre cette dernière, trois enfants mineurs, que l'intéressée ne serait pas en mesure de subvenir aux besoins de M. B durant son séjour en France au vu du montant de ses ressources, ce dernier justifiait disposer au 11 janvier 2022 d'une somme de 1 400 euros sur un compte en banque, ainsi que d'une somme d'environ 667 000 dinars sur un autre compte au 31 décembre 2021, soit environ 4 800 euros, ce qui est suffisant pour lui permettre de financer ses frais de séjour en France hors hébergement. La circonstance que l'origine de ces fonds ne serait pas connue est sans incidence sur ce point. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que les deux premiers motifs de la décision attaquée sont entachés d'une erreur d'appréciation.

7. En second lieu, aux termes de l'article 21 du règlement (CE) n° 810/2009 du 13 juillet 2009 : " 1. Lors de l'examen d'une demande de visa uniforme, () une attention particulière est accordée à l'évaluation du risque d'immigration illégale () que présenterait le demandeur ainsi qu'à sa volonté de quitter le territoire des États membres avant la date d'expiration du visa demandé. () ". Aux termes de l'article 32 du même règlement : " 1. () le visa est refusé : () / b) s'il existe des doutes raisonnables sur () la fiabilité des déclarations effectuées par le demandeur ou sur sa volonté de quitter le territoire des États membres avant l'expiration du visa demandé. () ". Aux termes de l'annexe II du même règlement : " Liste non exhaustive de documents justificatifs / Les justificatifs visés à l'article 14, que les demandeurs de visa doivent produire, sont notamment les suivants : () / B. Documents permettant d'apprécier la volonté du demandeur de quitter le territoire des états membres : / 1) un billet de retour ou un billet circulaire, ou encore une réservation de tels billets; 2) une pièce attestant que le demandeur dispose de moyens financiers dans le pays de résidence; 3) une attestation d'emploi: relevés bancaires; 4) toute preuve de la possession de biens immobiliers; 5) toute preuve de l'intégration dans le pays de résidence: liens de parenté, situation professionnelle ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B a déposé une demande de visa afin de se marier en France avec Mme A, la date du mariage ayant été initialement fixée au 12 février 2022 puis au 5 mars 2022. Les intéressés se sont vu délivrer un certificat de capacité à mariage par l'autorité consulaire française à Alger le 30 juin 2020. Si l'administration fait valoir que les circonstances de leur rencontre alléguée, en août 2018 via les réseaux sociaux, ne sont pas établies, qu'ils ont eu pour projet de se marier avant même leur première rencontre physique et qu'ils n'auraient passé que peu de temps ensemble à l'occasion de quelques voyages de Mme A en Algérie, il ressort des pièces du dossier que le procureur de la République, après s'être opposé au mariage le 2 septembre 2019 pour suspicion d'absence d'intention matrimoniale, a finalement ordonné la délivrance du certificat de capacité à mariage le 25 juin 2020. Cette décision a été prise, notamment, au vu des pièces fournies, mettant en évidence le maintien des liens entre les futurs époux, notamment les preuves de voyages de Mme A en Algérie, dont les photographies produites à l'appui de la présente requête confirment la réalité et la rencontre des intéressés à ces occasions, et leurs échanges quotidiens, dont de très larges extraits ont également été produits dans la présente instance. Les éléments mis en avant par l'administration ne suffisent ainsi pas à justifier une appréciation divergente de celle portée par le procureur de la République et le juge judiciaire sur la sincérité de l'intention matrimoniale des requérants. Il ressort, par ailleurs, des pièces du dossier que M. B est locataire d'un bien à usage commercial en Algérie où il exerce une activité de commerce de détail de produits de parfumerie et cosmétiques et est immatriculé à ce titre au centre national du registre du commerce depuis 2018. Il a déclaré au titre de l'année 2021 un chiffre d'affaires de 470 000 dinars. Cet élément constitue une garantie de retour au terme de la durée de validité du visa de court séjour sollicité, M. B s'étant engagé à retourner en Algérie durant l'instruction de sa demande de visa d'établissement. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que le motif tiré du risque de détournement de l'objet du visa à des fins migratoires est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M B un visa de court séjour, dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sous réserve que les intéressés justifient d'une nouvelle date pour leur mariage en France. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Le Floch de la somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 31 mars 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. B le visa de court séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve de la justification d'une nouvelle date de mariage en France.

Article 3 : L'Etat versera à Me Le Floch la somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, M. E B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Le Floch.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Specht, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 novembre 2022.

Le rapporteur,

T. D

La présidente,

F. SPECHT

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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