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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204371

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204371

vendredi 26 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204371
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantPASTEUR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 avril 2022, Mme C A, représentée par Me Pasteur, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 mars 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que la décision a été signée par l'autorité compétente ;

- l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour prive de base légale la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- la décision n'est pas suffisamment motivée ;

- le préfet a commis une erreur de droit en ne procédant pas à l'examen de sa situation au regard des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Une mise en demeure a été adressée le 15 novembre 2022 au préfet de la Loire-Atlantique.

La clôture de l'instruction a été fixée au 14 avril 2023 par une ordonnance du 23 mars 2023.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 avril 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Rosemberg a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante guinéenne née le 8 mars 2004, est entrée en France, selon ses déclarations, au mois de décembre 2018 alors qu'elle était âgée de quatorze ans. Elle a fait l'objet d'un jugement en assistance éducative du 23 juillet 2019 puis d'une ordonnance d'ouverture de tutelle du 7 février 2020 la confiant aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique jusqu'à sa majorité. Elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 9 mars 2022, le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office à l'expiration de ce délai. Par sa requête, Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. ". Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour de plein droit portant la mention " vie privée et familiale ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française.

3. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". Et aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

4. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à Mme A, le préfet de la Loire-Atlantique a estimé que les documents d'état civil produits par l'intéressée étaient apocryphes et qu'elle ne justifiait pas, en conséquence, de son identité dans les conditions prévues par l'article R. 431-10 du code de justice administrative, ni par suite qu'elle remplissait les conditions posées par l'article L. 423-22 de ce code pour obtenir la délivrance d'un titre de séjour.

5. D'une part, il ressort des pièces du dossier qu'afin de justifier de son identité, Mme A a produit un jugement supplétif d'acte de naissance rendu le 29 janvier 2019 par le tribunal de première instance de Kaloum, ainsi qu'un extrait d'acte de naissance établi le

1er février 2019 dans les registres d'état civil de la commune de Kaloum pour la transcription de ce jugement.

6. Si le préfet a estimé que le droit de timbre appliqué n'est pas conforme au droit localement en vigueur et que le jugement supplétif méconnaît les dispositions de l'article 555 du code de procédure civile économique, ces circonstances, à les supposer établies, ne sont toutefois pas de nature à remettre en cause la sincérité des mentions portées dans les documents d'état civil présentés à l'appui de la demande de titre de séjour. Le préfet a également estimé que le jugement supplétif du tribunal de première instance de Kaloum du 29 janvier 2019 a été rendu le lendemain de l'enregistrement de la requête, révélant ainsi l'absence de réalisation d'une enquête réelle sur les déclarations de la requérante. Cependant, et alors que ce jugement fait mention de l'enquête à laquelle il a été procédé à la barre, notamment par l'audition de deux témoins, le préfet ne justifie pas que les règles de droit et usages juridictionnels guinéens feraient obstacle à ce qu'il ait ainsi été procédé à l'instruction de la demande de jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance présentée pour Mme A, et que cette décision procèderait, ainsi, d'une démarche frauduleuse. En outre, la circonstance que la signature de Mme D B, juriste au sein du ministère des affaires étrangères guinéen ayant légalisé les actes d'état civil produits, ne correspondrait pas à la signature connue par les autorités consulaires guinéennes en France ne permet pas de remettre en cause les mentions portées sur ces documents. Par ailleurs, si le préfet a estimé que le numéro 806 du jugement du 29 janvier 2019 était fantaisiste au vu du nombre d'actes établis au cours de la même période, il ne se prévaut d'aucun élément objectif au soutien de cet argument qui ne permet pas, dès lors, de remettre en cause l'authenticité de ce jugement. En outre, en admettant que, comme l'a retenu le préfet, l'article 189 du code civil guinéen, qui prescrit la clôture des registres en fin d'année civile, faisait obstacle à ce que le tribunal de première instance ordonne la transcription du jugement supplétif d'acte de naissance produit par Mme A en marge des registres de l'année 2004, correspondant à l'année de la naissance et non à celle du jugement, une telle irrégularité ne permet pas de démontrer le caractère frauduleux de ce document. Enfin, si le préfet a estimé que le jugement supplétif d'acte de naissance et l'acte de naissance transcrit sur la base de ce jugement ne comportent pas l'ensemble des mentions obligatoires d'un acte de naissance, la date de naissance des parents allégués de l'intéressée n'y étant pas mentionnée, en méconnaissance de l'article 175 du code civil guinéen, il ne justifie pas que ces dispositions seraient applicables aux jugements supplétifs et aux actes d'état civil dressés pour leur transcription.

7. D'autre part, le préfet ne conteste pas que Mme A remplissait les conditions posées par l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, tenant au caractère réel et sérieux du suivi de cette formation et à la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et à son insertion dans la société française, eu égard à l'avis rendu sur ce point par la structure d'accueil.

8. Il en résulte que Mme A est fondée à soutenir que le refus de titre de séjour litigieux a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du préfet de la Loire-Atlantique du 9 mars 2022 refusant de délivrer un titre de séjour à Mme A doit être annulée de même que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

10. Compte tenu des motifs de l'annulation prononcée par le présent jugement, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer un titre de séjour à Mme A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit et de fait propres à sa situation.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Pasteur, avocate de Mme A, de la somme de 1 200 euros en application des dispositions précitées, sous réserve que Me Pasteur renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique du 9 mars 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à Mme A un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit et de fait propres à sa situation.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pasteur, avocate de Mme A, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Pasteur.

Délibéré après l'audience du 5 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Livenais, président,

Mme Rosemberg, première conseillère,

M. Huin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 26 mai 2023.

La rapporteure,

V. ROSEMBERG

Le président,

Y. LIVENAIS

La greffière,

C. MICHAULT

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

5

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