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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204384

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204384

vendredi 10 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204384
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantJAGUEUX

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et des mémoires enregistrés les 6 avril et 29 juillet 2022 et le 3 janvier 2023 sous le n° 2204384, M. A B, représenté par Me Jagueux, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite née le 18 mai 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Alger (Algérie) refusant de lui délivrer un visa d'entrée et de court séjour en France ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il doit être regardé comme soutenant que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qui concerne l'insuffisance de ses ressources ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qui concerne son intention matrimoniale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 décembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Sur mesure d'instruction du tribunal, l'administration a produit l'entier dossier administratif de la demande de visa le 11 janvier 2023.

II. Par une requête et des mémoires enregistrés les 5 septembre et 14 novembre 2022 et le 3 janvier 2023 sous le n° 2211541, M. A B, représenté par Me Jagueux, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite née le 5 novembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Alger (Algérie) refusant de lui délivrer un visa d'entrée et de court séjour en France ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il doit être regardé comme soutenant que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qui concerne l'insuffisance de ses ressources ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qui concerne le risque de détournement de l'objet du visa ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 décembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Sur mesure d'instruction du tribunal, l'administration a produit l'entier dossier du demandeur le 11 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention d'application de l'accord de Schengen, signée le 19 juin 1990 ;

- le règlement (CE) n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas (code des visas) ;

- le règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 janvier 2023 :

- le rapport de Mme D, rapporteuse,

- les observations de Me Jagueux, avocate du requérant.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n° 2104384 et 2211541 sont relatives à la même personne et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. M. A B, ressortissant algérien né le 4 décembre 1988, a demandé la délivrance de deux visas d'entrée et de court séjour à l'autorité consulaire française à Alger en vue de se marier avec Mme C E, ressortissante française. Cette autorité a rejeté ses demandes les 9 mars et 22 août 2022. M. B a saisi la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France d'un recours contre chacune des deux décisions de refus de l'autorité consulaire, dont il a été accusé réception les 18 mars et 5 septembre 2022. M. B demande au tribunal l'annulation des décisions implicites de rejet nées les 18 mai et 5 novembre 2022 du silence de la commission.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort des pièces du dossier que les décisions attaquées sont fondées sur les motifs tirés, d'une part, de ce que M. B ne justifie pas de ressources personnelles suffisantes pour garantir le financement de son séjour et de son retour dans leur pays de résidence et, d'autre part, de ce qu'il existe un risque de détournement de l'objet du visa compte tenu de la situation personnelle du demandeur.

4. En premier lieu, aux termes de l'article 10 de la convention d'application de l'accord de Schengen : " 1. Il est institué un visa uniforme valable pour le territoire de l'ensemble des Parties contractantes. Ce visa () peut être délivré pour un séjour de trois mois au maximum. () ". Aux termes de l'article 6 du règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 : " 1. Pour un séjour prévu sur le territoire des États membres, d'une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours, ce qui implique d'examiner la période de 180 jours précédant chaque jour de séjour, les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivantes: () / c) justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé, et disposer de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans leur pays d'origine ou le transit vers un pays tiers dans lequel leur admission est garantie, ou être en mesure d'acquérir légalement ces moyens ; () / 4. L'appréciation des moyens de subsistance se fait en fonction de la durée et de l'objet du séjour et par référence aux prix moyens en matière d'hébergement et de nourriture dans l'État membre ou les États membres concernés, pour un logement à prix modéré, multipliés par le nombre de jours de séjour. / Les montants de référence arrêtés par les États membres sont notifiés à la Commission conformément à l'article 39. / L'appréciation des moyens de subsistance suffisants peut se fonder sur la possession d'argent liquide, de chèques de voyage et de cartes de crédit par le ressortissant de pays tiers. Les déclarations de prise en charge, lorsqu'elles sont prévues par le droit national, et les lettres de garantie telles que définies par le droit national, dans le cas des ressortissants de pays tiers logés chez l'habitant, peuvent aussi constituer une preuve de moyens de subsistance suffisants. () ".

5. Il résulte de ces dispositions que l'obtention d'un visa de court séjour est subordonnée à la condition que le demandeur justifie à la fois de sa capacité à retourner dans son pays d'origine et de moyens de subsistance suffisants pendant son séjour.

6. Contrairement à ce que fait valoir le ministre en défense, M. B produit, pour justifier du financement de son séjour, une attestation de devises faisant état, au 27 juillet 2022 d'un montant de 1 200 euros. Il ajoute que Mme E s'est engagée à prendre en charge l'ensemble des frais liés à son séjour en France. Or cette dernière percevait, à la date de la décision attaquée, un revenu oscillant entre 1350 et 2050 euros par mois, duquel doit se déduire 319 euros de loyer. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que la commission de recours a entaché le premier motif de sa décision d'une erreur d'appréciation.

7. En second lieu, aux termes de l'article 21 du règlement (CE) n° 810/2009 du 13 juillet 2009 : " 1. Lors de l'examen d'une demande de visa () une attention particulière est accordée à l'évaluation du risque d'immigration illégale ou du risque pour la sécurité des États membres que présenterait le demandeur ainsi qu'à sa volonté de quitter le territoire des États membres avant la date d'expiration du visa demandé () ". Et aux termes de l'article 32 du même règlement : " 1. () le visa est refusé : / () b) s'il existe des doutes raisonnables sur l'authenticité des documents justificatifs présentés par le demandeur ou sur la véracité de leur contenu, sur la fiabilité des déclarations effectuées par le demandeur ou sur sa volonté de quitter le territoire des États membres avant l'expiration du visa demandé. () ". Aux termes de l'annexe II du même règlement : " Liste non exhaustive de documents justificatifs / Les justificatifs visés à l'article 14, que les demandeurs de visa doivent produire, sont notamment les suivants : () / B. DOCUMENTS PERMETTANT D'APPRECIER LA VOLONTE DU DEMANDEUR DE QUITTER LE TERRITOIRE DES ETATS MEMBRES : / 1) un billet de retour ou un billet circulaire, ou encore une réservation de tels billets; 2) une pièce attestant que le demandeur dispose de moyens financiers dans le pays de résidence; 3) une attestation d'emploi: relevés bancaires; 4) toute preuve de la possession de biens immobiliers; 5) toute preuve de l'intégration dans le pays de résidence: liens de parenté, situation professionnelle. ".

8. D'une part, il est constant que M. B a sollicité un visa d'entrée en France afin de célébrer son mariage avec Mme E le 24 septembre 2022 en la mairie de Loudun. Le requérant explique avoir engagé, à plusieurs reprises, des démarches afin de se marier en France. Il établit avoir déposé par deux fois leur dossier administratif à la mairie de Loudun et publié les bans du mariage en France à compter du 15 novembre 2021. Il verse à ce titre des photographies des tenues de mariage et la facture d'éléments de décoration de la cérémonie, de sorte qu'il n'existe pas de doute quant à la réalité du projet de mariage. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer se prévaut toutefois du caractère insincère de l'intention matrimoniale de M. B, de nature à révéler qu'il solliciterait ce visa à d'autres fins que ce projet. Il ressort pourtant des pièces du dossier que les intéressés se sont rencontrés au cours de l'année 2016 et se sont fiancés dès l'année suivante. Le requérant justifie, pour corroborer la sincérité de son union matrimoniale, de voyages de plusieurs mois effectués par Mme E en Algérie en 2018 et 2019, avant que le couple soit maintenu séparé en raison de la fermeture des frontières liée à l'épidémie de covid-19. Il verse également de nombreuses photographies et des captures d'écran d'échanges quotidiens sur des applications de messagerie instantanée. Dans ces conditions, le caractère sincère du mariage doit être regardé comme établi par les pièces du dossier.

9. D'autre part, pour justifier de son intention de repartir en Algérie à l'issue de la période de validité du visa sollicité, le requérant se prévaut de l'ensemble de ses attaches familiales dans son pays d'origine et verse, à l'appui de ses allégations, des photographies sur lesquelles il apparait aux côtés des membres de sa famille. Il soutient à cet égard résider chez ses parents, lesquels ont hébergé le couple durant les voyages de Mme E en Algérie. Il produit également la preuve de la souscription d'une assurance adaptée à un visa de court séjour ainsi qu'un billet d'avion de retour vers l'Algérie, acheté à l'occasion du billet d'aller vers la France. S'il est constant que le requérant soutient vouloir vivre, à terme, en France auprès de sa future épouse, il ressort des pièces du dossier qu'il a également affirmé vouloir respecter les termes de son visa de court séjour, avant de solliciter un visa de long séjour pour ce faire, conformément à la législation et à la réglementation en vigueur. Ce seul objectif ne saurait en lui-même caractériser un risque de détournement de l'objet du visa, au vu de la réalité de l'intention matrimoniale et du projet du mariage ainsi que des garanties de retour présentées. Par suite, le requérant est fondé à soutenir qu'en retenant qu'il sollicite ce visa à d'autres fins que son projet matrimonial, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation des décisions attaquées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

11. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. B le visa d'entrée et de court séjour sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de faire délivrer à l'intéressé ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions implicites de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France nées les 18 mai et 5 novembre 2022 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer un visa d'entrée et de court séjour à M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 20 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2023.

La rapporteuse,

M. D

La présidente,

S. RIMEULa greffière,

S. JEGO La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2, 2211541

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