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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204931

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204931

lundi 26 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204931
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantAH-FAH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires enregistrés les 14 avril, 27 juin et 13 août 2022, Mme B F épouse D et M. G D, agissant en qualité de représentants légaux de A E, représentés par Me Ah-Fah, doivent être regardés comme demandant au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 27 avril 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Alger (Algérie) refusant de délivrer un visa d'entrée et de long séjour à A E ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de l'intérêt supérieur de la demandeuse au regard des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que M. D ne justifie pas avoir intérêt à agir ;

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par courrier du 2 décembre 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'impliquer le prononcé d'office d'une injonction de délivrance du visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique du 5 décembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B F épouse D et M. G D, ressortissants français, ont demandé à l'autorité consulaire française à Alger la délivrance d'un visa de long séjour au profit de la jeune A E, ressortissante algérienne née le 3 avril 2011, qui a été confiée à Mme D par acte de kafala établi par le président de la section des affaires familiales du tribunal d'Ain El Hammam le 12 mai 2015. L'autorité consulaire française a rejeté cette demande. Par une décision du 27 avril 2022, produite en défense, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours préalable formé à l'encontre du refus de l'autorité consulaire. M. et Mme D doivent être regardés comme demandant au tribunal l'annulation de cette décision du 27 avril 2022.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Il est constant que Mme D a également présenté des conclusions à fin d'annulation et au titre des frais d'instance en qualité de représentante légale de la demandeuse de visa, de sorte que la fin de non-recevoir opposée en défense est sans incidence sur la recevabilité de la présente requête, et doit par suite être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

4. Aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". L'intérêt d'un enfant est en principe de vivre auprès de la personne qui, en vertu d'une décision de justice qui produit des effets juridiques en France, est titulaire à son égard de l'autorité parentale. Ainsi, dans le cas où un visa d'entrée et de long séjour en France est sollicité en vue de permettre à un enfant de rejoindre un ressortissant français qui a reçu délégation de l'autorité parentale dans les conditions qui viennent d'être indiquées, ce visa ne peut en règle générale, eu égard notamment aux stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant, être refusé pour un motif tiré de ce que l'intérêt de l'enfant serait au contraire de demeurer auprès de ses parents ou d'autres membres de sa famille. En revanche et sous réserve de ne pas porter une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, l'autorité chargée de la délivrance des visas peut se fonder, pour rejeter la demande dont elle est saisie, non seulement sur l'atteinte à l'ordre public qui pourrait résulter de l'accès de l'enfant au territoire national, mais aussi sur le motif tiré de ce que les conditions d'accueil de celui-ci en France seraient, compte tenu notamment des ressources et des conditions de logement du titulaire de l'autorité parentale, contraires à son intérêt.

5. Pour rejeter le recours formé à l'encontre de la décision consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a relevé que : " - Il n'est pas établi que Mme B F épouse D ait contribué à l'éducation et l'entretien de l'enfant A E depuis la décision de Kafala rendue le 12/05/2015. Par ailleurs, les informations mentionnées dans cette décision diffèrent de celles communiquées par Mme B F épouse D dans le cadre de l'évaluation sociale qu'elle a demandée en février 2021. Dans ces conditions, l'intérêt supérieur de l'enfant, âgée de 11 ans, est, dans le cas d'espèce, de demeurer dans son pays de résidence compte tenu de la présence dans ce pays de ses parents et frères, et de l'absence de circonstances graves et avérées justifiant la séparation de l'enfant de son environnement familial, social et culturel, la kafala pouvant contribuer à son entretien dans ce cadre. () ".

6. D'une part, il est constant que Mme D a obtenu le recueil légal de la jeune A par une décision du tribunal d'Ain El Hammam du 12 mai 2015. L'administration fait toutefois valoir que la requérante ne contribue plus à l'entretien et à l'éducation de la demandeuse, ni ne maintien de liens suffisamment établis avec l'enfant depuis cette date, de sorte que la situation alors soumise à la juridiction étrangère a significativement évolué. La requérante justifie cependant, par les pièces versées au dossier, au titre desquelles figurent notamment une évaluation sociale du conseil départemental de la Haute-Garonne et diverses attestations et photographies, consolider ce projet d'accueil avec son époux depuis de nombreuses années et maintenir des liens étroits avec la demandeuse et le reste de la famille. L'acte juridictionnel en litige ne fait par ailleurs l'objet d'aucune critique de nature à le considérer comme frauduleux. La circonstance que l'enfant soit prise en charge par ses parents ne suffit pas davantage à établir que le jugement aurait été rendu en méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant et par suite, de la conception française de l'ordre public international.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que les époux D sont propriétaires d'un appartement de type cinq pièces d'une surface de 106 m², lequel comporte une chambre pour accueillir la demandeuse. Les requérants établissent par ailleurs percevoir, à la date de la décision attaquée, des revenus d'environ 3 500 euros par mois et avoir déclaré un revenu de 50 432 euros pour l'année 2021 pour un foyer composé de quatre personnes. Ils démontrent en outre disposer à cette date d'une épargne d'environ 73 600 euros. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que les conditions de prise en charge de la demandeuse par les époux D seraient telles que sa venue en France serait contraire à son intérêt. Par suite, la partie requérante est fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des stipulations citées au point 4 du présent jugement.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la partie requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur l'injonction :

9. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à A E le visa de long séjour sollicité. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre d'office au ministre de faire délivrer à l'intéressée ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Mme D au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 27 avril 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à A E le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme D la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B F épouse D, à M. G D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2022.

La rapporteuse,

M. C

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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