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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204939

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204939

lundi 19 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204939
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantBONTÉ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 15 avril 2022, sous le numéro 2204939, Mme B H E, agissant en qualité de représentante légale de M. C I, représentée par Me Bonté, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 4 novembre 2021 des autorités consulaires françaises à N'Djamena (République du Tchad) refusant de lui délivrer un visa de long séjour au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité, dans le délai de trente jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, dans les mêmes conditions d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité du demandeur de visa et son lien familial avec la regroupante sont établis ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable en tant qu'elle concerne le refus de visa opposé à C I, enfant majeur ;

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 15 avril 2022, sous le numéro 2204940, Mme B H E, agissant en qualité de représentante légale de Mme D G, représentée par Me Bonté, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 4 novembre 2021 des autorités consulaires françaises à N'Djamena refusant de lui délivrer un visa de long séjour au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité, dans le délai de trente jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, dans les mêmes conditions d'astreinte;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité de la demandeuse de visa et son lien familial avec la regroupante sont établis ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable en tant qu'elle concerne le refus de visa opposé à D G, enfant majeure ;

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

III. Par une requête enregistrée le 15 avril 2022, sous le numéro 2204941, Mme B H E, agissant en qualité de représentante légale de l'enfant mineur F J, représentée par Me Bonté, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 4 novembre 2021 des autorités consulaires françaises à N'Djamena refusant de délivrer à God Love J un visa de long séjour au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité, dans le délai de trente jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la demande de visa dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, dans les mêmes conditions d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que son identité et son lien familial avec le demandeur de visa sont établis ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut également être fondée sur le motif tiré de l'absence de production d'une délégation de l'autorité parentale du deuxième parent de l'enfant.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme H E, ressortissante tchadienne née le 9 novembre 1983, a obtenu par décision du 7 juillet 2020 du préfet du Pas-de-Calais une autorisation de regroupement familial au profit de C I et de D G nés le 30 mai 2002, et de God Love J né le 11 avril 2010, ressortissants tchadiens qu'elle présente comme ses enfants. Par trois décisions en date du 4 novembre 2021, les autorités consulaires françaises à N'Djamena ont rejeté les demandes de visa de long séjour présentées par Mme H E au titre du regroupement familial. Par une décision du 16 février 2022, dont la requérante demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté les recours formés contre ces décisions consulaires.

Sur la jonction :

2. Les requêtes enregistrées sous les numéros 2204939, 2204940 et 2204941 sont dirigées contre la même décision et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les fins de non-recevoir :

3. Les lois sur l'état et la capacité étant attachées aux personnes, elles les régissent dans le pays de leur nationalité et les suivent en-dehors de ce pays. Il ressort des pièces du dossier que C I et D G sont nés le 30 mai 2002, et étaient donc mineurs au sens de la loi tchadienne à la date d'introduction de l'instance. Par suite, les fins de non-recevoir opposées par le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne peuvent qu'être écartées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. D'une part, dans le cas où la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour des motifs d'ordre public. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation entre le demandeur du visa et le membre de la famille qu'il projette de rejoindre sur le territoire français ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

7. Pour rejeter le recours formé à l'encontre des décisions consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a relevé que : " les jugements supplétifs d'actes de naissance produits le 03/11/2020 par M. C I et Mme D G diffèrent de ceux mentionnés dans leurs actes de naissance. L'acte de naissance produit pour l'enfant God Love J comporte des informations différentes de celles communiquées par Mme B H E aux services consulaires (filiation naturelle et enfant non reconnu par son père). Ces incohérences et contradictions ôtent à ces actes et jugements tout caractère authentique. Dans ces conditions l'identité des demandeurs et partant la filiation alléguée avec l'auteur de la demande de regroupement familial, ne sont pas établies. Leur production relève au surplus d'une intention frauduleuse. ".

En ce qui concerne les enfants C et D :

8. Pour établir l'identité et le lien de filiation des demandeurs, ont été produits à l'appui de la requête, pour M. C I, un jugement supplétif n°487/JP/5eArrdt/NDJ/2006 du tribunal de grande instance de N'Djamena en date du 20 mars 2006 ainsi que l'acte de naissance n° 5418 dressé le 20 mars 2006 en transcription de ce jugement. Pour l'enfant D G, ont été produits un jugement supplétif n° 424/JP/8èmeArrdt/NDJ/2007 du tribunal de grande instance de N'Djamena en date du 8 mars 2007, ainsi que l'acte de naissance n° 6717 dressé le 12 mars 2007 en transcription de ce jugement.

9. Il ressort, toutefois, des pièces du dossier qu'à l'occasion des demandes de visas, deux jugements supplétifs différents ont été fournis, à savoir, pour l'enfant C, un jugement supplétif n° 2328/JP/5eArrdt/NDJ/2020 du 3 novembre 2020 et pour l'enfant D, un jugement supplétif n° 2330/JP/5eArrdt/NDJ/2020 du 3 novembre 2020. Pour autant, si la coexistence de deux jugements supplétifs pour la même personne, sans production d'un deuxième acte de naissance pris en transcription de ce jugement, ni mention de ce jugement stipulant qu'il annule le précédent ni explication de la partie requérante quant à ce doublon, est de nature à faire naitre un doute quant à la valeur probante de tels documents, il ressort néanmoins des pièces du dossier que ces deux jugements supplétifs ont été obtenus à l'appui des demandes de visa, et peuvent par conséquent être regardés comme surabondants. Par ailleurs, le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne conteste pas le bien-fondé de ces décisions, ni les mentions qu'ils comportent. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer se borne en effet, de manière générale, à se prévaloir des dispositions de l'article 25 de la loi du 10 mai 2013 portant organisation de l'état civil en République du Tchad, alors qu'il ne peut qu'être constaté que ces dispositions sont intervenues postérieurement à la naissance des enfants et à l'établissement des actes d'état civil produits. Dès lors, l'identité des demandeurs de visas et leur lien familial avec la regroupante doivent être regardés comme établis, la preuve de l'intention frauduleuse n'étant pas démontrée. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités.

En ce qui concerne l'enfant God Love :

10. Pour établir l'identité et le lien de filiation du demandeur, a été produit un acte de naissance n°16222 dressé le 2 juin 2010, ainsi qu'une copie d'acte de naissance établie le 7 octobre 2020 dont les mentions sont concordantes. Cet acte de naissance et les mentions qu'il comporte n'étant pas contestées, celui-ci fait foi au regard des dispositions citées au point 5. Par suite, pour regrettable que soit la production d'un jugement supplétif n° 2329/JP/7èmeArrdt/NDJ/2020 du juge de paix du 7ème arrondissement de N'Djamena en date du 3 novembre 2020, alors que l'établissement d'un tel jugement n'était pas nécessaire dès lors que le demandeur de visa disposait d'un acte de naissance dressé immédiatement après sa naissance, ce jugement doit être regardé comme surabondant. Dans ces conditions, l'erreur de plume figurant sur ce jugement quant à l'année de naissance de l'enfant est sans incidence sur la solution du litige. La circonstance selon laquelle les déclarations de la regroupante quant au père de l'enfant aux autorités consulaires seraient discordantes avec les mentions de l'acte de naissance ne permet pas de démontrer son caractère frauduleux, alors qu'au demeurant il ressort des pièces du dossier que l'acte de naissance a été dressé sur la base des déclarations de Mme H E. Enfin, le ministre de l'intérieur et des outre-mer se prévaut des dispositions de l'article 25 de la loi du 10 mai 2013 portant organisation de l'état civil en République du Tchad, alors que ces dispositions sont intervenues postérieurement à la naissance de l'enfant et à l'établissement de son acte de naissance. Dans ces conditions, l'identité et le lien de filiation allégué doivent être regardés comme établis.

11. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer doit être regardé comme demandant implicitement une substitution de motif dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, tiré de ce que la décision attaquée pouvait être légalement fondée sur l'absence de production de jugement des autorités tchadiennes déléguant à Mme H E l'exercice de l'autorité parentale sur son fils mineur. Toutefois, ce nouveau motif n'est pas au nombre des motifs d'ordre public susceptibles de justifier un refus de visa lorsque, comme en l'espèce, le regroupement familial a été autorisé par l'autorité préfectorale. Il n'y a donc pas lieu d'accueillir la substitution de motif présentée en défense.

12. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer aux trois enfants de K H E le visa sollicité pour le motif exposé au point 7.

13. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, que Mme H E est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. En raison des motifs qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement que les visas sollicités soient délivrés sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 16 février 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à C I, à D G et à God Love J le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B H E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Beyls, conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2022.

La rapporteure,

H. A

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAULa greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2,2204940,2204941

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