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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204956

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204956

lundi 6 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204956
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantMACAREZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 16 avril 2022, 20 et 25 janvier 2023 et 6 février 2023, M. G I F et Mme A E, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux de B F et de Sewar F, représentés par Me Macarez, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 12 mai 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Istanbul (Turquie) refusant de leur délivrer des visas d'entrée et de long séjour en vue de déposer une demande d'asile en France ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Macarez en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision consulaire a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de leur situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable, faute de production, par les requérants, de la décision attaquée ;

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 février 2023 :

- le rapport de Mme D, rapporteuse

- et les observations de Me Macarez, avocate des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. G I F et Mme A E, ressortissants syriens résidant en Turquie, ont demandé à l'autorité consulaire française à Istanbul de leur délivrer, ainsi qu'à leurs enfants B et C F, des visas de long séjour en vue de déposer une demande d'asile en France. Cette autorité a rejeté leur demande le 17 février 2022. Par une décision du 12 mai 2022, produite en défense, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé à l'encontre de la décision consulaire. M. F et Mme E demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures, l'annulation de cette décision du 12 mai 2022.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que la partie requérante a d'abord produit, à l'appui de sa requête introductive d'instance, l'accusé de réception postal justifiant de l'enregistrement du recours préalable obligatoire par la commission le 21 mars 2022. Par suite, et alors qu'il appartenait, en tout état de cause, au tribunal de regarder les conclusions de cette requête comme dirigées contre la décision de la commission du 12 mai 2022, née en cours d'instance et produite par le ministre en défense, la fin de non-recevoir tirée de l'absence de production de la décision attaquée doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes du quatrième alinéa du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 auquel se réfère celui de la Constitution du 4 octobre 1958 : " Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d'asile sur les territoires de la République ". Si le droit constitutionnel d'asile a pour corollaire le droit de solliciter en France la qualité de réfugié et de réfugiée, les garanties attachées à ce droit reconnu aux étrangers et étrangères se trouvant sur le territoire de la République n'emportent pas de droit à la délivrance d'un visa en vue de déposer une demande d'asile en France ou pour y demander le bénéfice de la protection subsidiaire.

5. En l'absence de toute disposition conventionnelle, législative ou réglementaire déterminant les cas où le visa peut être refusé à un étranger ou une étrangère désirant se rendre en France en vue d'y solliciter l'asile, et eu égard à la nature d'une telle décision, les autorités administratives chargées de l'examen des demandes de visa disposent d'un large pouvoir d'appréciation à cet égard, et peuvent se fonder non seulement sur des motifs tenant à l'ordre public mais aussi sur toute considération d'intérêt général dans le cadre d'une analyse adaptée à la nature du visa sollicité et dans le respect des engagements internationaux de la France.

6. Pour rejeter le recours préalable dirigé contre la décision consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a relevé que : " L'éventuelle délivrance de visas en vue de déposer une demande d'asile en France relève de mesure de faveur liées à la spécificité de la situation personnelle des demandeurs, dans le cadre d'orientations générales arrêtées par les autorités françaises. / En l'espèce, l'examen du recours, en l'état du dossier, n'a pas fait apparaître que la situation de Monsieur H F et Madame A E et de leurs deux enfants B F et C F, qui résident actuellement en Turquie depuis 2019, et où ils ne démontrent pas être en situation de vulnérabilité, entre dans ce cadre. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. F et Mme E ont fui la Syrie au cours de l'année 2019 en raison des activités militantes et humanitaires du couple et résident depuis lors à Istanbul. Les époux soutiennent craindre pour leur vie en cas de retour en Syrie en raison, d'une part, de l'insoumission de M. F, lequel a refusé l'enrôlement au sein de l'armée syrienne, et, d'autre part, de leur implication active au sein du Croissant rouge de 2013 à 2019, dont les activités sont menacées à la fois par les troupes de l'armée syrienne et celles du groupe terroriste Jabhat-al-Nusra. Ces allégations ne sont pas contestées par le ministre de l'intérieur et des outre-mer en défense. Or, les requérants versent aux débats des éléments suffisamment circonstanciés permettant de caractériser un risque d'éloignement forcé vers la Syrie. Il est d'abord constant que la famille se trouve en situation irrégulière à Istanbul, faute d'être enregistrée sur l'application " E-Devlet " mise en place par les autorités turques et de bénéficier d'une autorisation de séjour, dénommée " kimlik ". Si le ministre fait valoir que les requérants peuvent obtenir un tel document en dehors d'Istanbul, les requérants établissent que les démarches effectuées en ce sens sont demeurées infructueuses. Ils expliquent par conséquent, qu'outre la situation de vulnérabilité dans laquelle les place leur situation administrative, ils ne sont pas susceptibles de recevoir la protection nécessaire dans leur pays de résidence dont le contexte politique, à la date de la décision attaquée, rend très probable leur expulsion vers leur pays d'origine en leur qualité d'exilés syriens. Ils produisent en ce sens plusieurs articles de presse et extraits de rapports d'organisations non gouvernementales, lesquels corroborent les contrôles systématiques et les représailles dont les requérants se disent victimes et confirment l'existence de la menace d'éloignement alléguée. Plus encore, il ressort des dernières écritures versées à l'instance, accompagnées de photographies et d'échanges de courriels, que M. F a été arrêté, avec d'autres compatriotes, par les autorités turques le 1er juin 2022 puis placé dans différents centres de rétention, non loin de la frontière syrienne. Les requérants établissent que l'intéressé a été contraint par les autorités turques de signer de fausses déclarations, visant à permettre l'expulsion collective de ressortissants syriens vers la Syrie et qu'il a pu y échapper, le 6 septembre 2022, grâce à l'intervention de son avocat turc et l'entremise du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations-Unies. Pour autant, malgré cette aide, Mme E explique avoir à son tour été arrêtée et détenue avec ses enfants jusqu'au 1er novembre 2022, date à laquelle la famille a été en mesure de verser une somme d'argent au personnel du centre. Ces éléments, bien que postérieurs à la date de la décision attaquée, sont de nature à révéler la situation de fait existante à cette date. En effet, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces risques d'expulsion seraient dépourvus d'actualité. Au contraire, la documentation récente versée au dossier est de nature à démontrer que les autorités turques procèdent effectivement à des expulsions forcées vers la Syrie. Ainsi, au vu de l'ensemble de ces éléments, il apparait manifeste que la demande d'asile de la famille doit être soumise à l'examen de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et que les requérants doivent, par suite, être autorisés à rejoindre le territoire français pour l'examen de cette demande. Par conséquent, dans les circonstances particulières de l'espèce, M. F et Mme E sont fondés à soutenir que la décision en litige est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que la partie requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. F, à Mme E, à B F et à Sewar F les visas sollicités. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au ministre de faire délivrer aux intéressés ces visas dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

10. En l'absence de toute demande d'aide juridictionnelle, Me Macarez n'est pas fondée à demander à ce que lui soit versé la somme de 1 200 euros au titre des frais d'instance. Il suit de là que ces conclusions ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 12 mai 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à M. F, à Mme E, à B F et à Sewar F les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. G I F, à Mme A E, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Macarez.

Délibéré après l'audience du 13 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mars 2023.

La rapporteuse,

M. D

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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