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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2205101

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2205101

lundi 25 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2205101
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantSELARL MARTIAL - RIVIERE - LEBRET - PICARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 avril 2022 et le 21 juin 2022, M. D G B et Mme F A, représentés par Me Picard, demandent au tribunal (dans le dernier état de ses écritures) :

1°) d'annuler la décision implicite née le 22 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions des autorités consulaires françaises au Caire refusant de leur délivrer des visas d'entrée et de court séjour ainsi que ces décisions consulaires ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire de réexaminer leur demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'elle repose sur le motif de risque du détournement de l'objet du visa ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qui concerne leurs ressources ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations du §1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle constitue une entrave au principe de l'unité familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention d'application de l'accord de Schengen, signée le 19 juin 1990 ;

- le règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ;

- le règlement (CE) n° 810/2009 du 13 juillet 2009 du Parlement européen et du Conseil établissant un code communautaire des visas ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les conclusions de Mme Robert Nutte, rapporteure publique,

- et les observations de Me Thuillier, substituant Me Picard, avocat des requérants.

Une note en délibéré, produite pour M. B et pour Mme A, a été enregistrée le 5 juillet 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. D G B et Mme F A, son épouse, tous deux ressortissants égyptiens nés respectivement le 24 mai 1964 et le 28 mai 1966, ont demandé aux autorités consulaires françaises au Caire de leur délivrer des visas de court séjour en vue de rendre visite à leur fille, son époux et leur petite fille née en France. Ces demandes ont été rejetées par des décisions du 24 octobre 2021. Par une décision implicite née le 22 février 2022, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé le refus de délivrance des visas de court séjour au profit des requérants. M. B et Mme A demandent l'annulation des décisions consulaires et de celle de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions des autorités consulaires françaises au Caire :

2. Aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ". Il résulte de ces dispositions que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par les autorités diplomatiques ou consulaires. Par suite, la décision implicite de cette commission s'est substituée aux décisions des autorités consulaires françaises au Caire en date du 24 octobre 2021. Il en résulte que les conclusions de la requête doivent être regardées comme exclusivement dirigées contre la décision de la commission de recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

3. Il ressort du mémoire en défense produit par le ministre de l'intérieur que, pour rejeter les demandes de visa de court séjour présentées par M. B et Mme A, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de l'insuffisance de leurs ressources, et d'autre part, du risque de détournement de l'objet du visa.

4. En premier lieu, aux termes de l'article 10 de la convention d'application de l'accord de Schengen : " 1. Il est institué un visa uniforme valable pour le territoire de l'ensemble des Parties contractantes. Ce visa () peut être délivré pour un séjour de trois mois au maximum () ". Aux termes de l'article 6 du règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes dit " code frontières Schengen " : " 1. Pour un séjour prévu sur le territoire des États membres, d'une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours, ce qui implique d'examiner la période de 180 jours précédant chaque jour de séjour, les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivantes: ( ) c) justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé, et disposer de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans leur pays d'origine ou le transit vers un pays tiers dans lequel leur admission est garantie, ou être en mesure d'acquérir légalement ces moyens; () 4. L'appréciation des moyens de subsistance se fait en fonction de la durée et de l'objet du séjour et par référence aux prix moyens en matière d'hébergement et de nourriture dans l'État membre ou les États membres concernés, pour un logement à prix modéré, multipliés par le nombre de jours de séjour. () Les déclarations de prise en charge, lorsqu'elles sont prévues par le droit national, et les lettres de garantie telles que définies par le droit national, dans le cas des ressortissants de pays tiers logés chez l'habitant, peuvent aussi constituer une preuve de moyens de subsistance suffisants. ". Aux termes de l'article L. 313-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger qui déclare vouloir séjourner en France pour une durée n'excédant pas trois mois dans le cadre d'une visite familiale ou privée doit présenter un justificatif d'hébergement qui prend la forme d'une attestation d'accueil, signée par la personne qui se propose d'assurer le logement de l'étranger, ou son représentant légal. Cette attestation est validée par l'autorité administrative et constitue le document prévu par la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 pour justifier les conditions de séjour dans le cas d'une visite familiale ou privée ". Aux termes de L. 313-2 de ce code, l'attestation d'accueil " est accompagnée de l'engagement de l'hébergeant de prendre en charge, pendant toute la durée de validité du visa ou pendant une durée de trois mois à compter de l'entrée de l'étranger sur le territoire des Etats parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990, et au cas où l'étranger accueilli n'y pourvoirait pas, les frais de séjour en France de celui-ci, limités au montant des ressources exigées de la part de l'étranger pour son entrée sur le territoire en l'absence d'une attestation d'accueil ".

5. Il résulte de ces dispositions que l'obtention d'un visa de court séjour est subordonnée à la condition que le demandeur justifie à la fois de sa capacité à retourner dans son pays d'origine et de moyens de subsistance suffisants pendant son séjour. Il appartient au demandeur de visa, dont les ressources personnelles ne lui assurent pas ces moyens, d'apporter la preuve de ce que les ressources de la personne qui l'héberge et qui s'est engagée à prendre en charge ses frais de séjour au cas où il n'y pourvoirait pas sont suffisantes pour ce faire. Cette preuve peut résulter de la production d'une attestation d'accueil validée par l'autorité compétente et comportant l'engagement de l'hébergeant de prendre en charge les frais de séjour du demandeur, sauf pour l'administration à produire des éléments de nature à démontrer que l'hébergeant se trouverait dans l'incapacité d'assumer effectivement l'engagement qu'il a ainsi souscrit.

6. Par une attestation d'accueil signée du maire de Cormelles-le-Royal, Mme C, une amie de la fille des requérants, s'est engagée à prendre en charge les frais de séjour de M. B et de Mme A pendant la durée de leur séjour en France. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme C, qui justifie d'un revenu annuel de 52 000 environ pour l'année 2021, se trouverait dans l'incapacité d'assumer effectivement l'engagement qu'elle a ainsi souscrit. Le ministre n'apporte pas la preuve qui lui incombe du caractère insuffisant de ses ressources. Dans ces conditions, Dans ces conditions, en rejetant les demandes de visas de court séjour pour ce premier motif, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a fait une inexacte application des dispositions précitées.

7. En second lieu, l'administration peut, indépendamment d'autres motifs de rejet tels que la menace pour l'ordre public, refuser la délivrance d'un visa, qu'il soit de court ou de long séjour, en cas de risque avéré de détournement de son objet, lorsqu'elle établit que le motif indiqué dans la demande ne correspond manifestement pas à la finalité réelle du séjour de l'étranger en France. Elle peut à ce titre opposer un refus à une demande de visa de court séjour en se fondant sur l'existence d'un risque avéré de détournement du visa à des fins migratoires.

8. Il ressort des pièces du dossier que si la fille des requérants réside en France, qu'elle a le statut de réfugié, comme son époux depuis le 27 janvier 2020, et qu'ils sont parents depuis le 11 octobre 2021, les requérants disposent également d'attaches familiales en Egypte. Si le ministre de l'intérieur conteste que M. B et Mme A, âgés respectivement de 57 et 56 ans à la date de la décision attaquée, disposent d'attaches matérielles en Egypte, il ressort des pièces du dossier qu'ils sont propriétaires de deux appartements, de deux commerces dont celui au sein duquel exerce M. B et d'un entrepôt au Caire. La circonstance que leur fille et son époux sont entrés sous couvert d'un visa touristique en France et y ont demandé, puis obtenu, l'asile est sans incidence sur le bien-fondé de leurs demandes. Si le ministre oppose que la durée de leur séjour est incertaine, il ressort des pièces du dossier que les légères variations de dates sont dues au délai de traitement de leurs demandes de visa, Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de leur délivrer un visa de court séjour pour le motif mentionné au point 3.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. B et Mme A sont fondés à demander l'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que le ministre de l'intérieur délivre à M. B et à Mme A des visas de court séjour, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans que le prononcé d'une astreinte ne soit nécessaire.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B et à Mme A de la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France née le 22 février 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à M. B et à Mme A un visa de court séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B et à Mme A une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D G B, à Mme F A et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Sarda, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juillet 2022.

La rapporteure,

M.-P. E

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

S. THOMASLa greffière,

J. HUMANN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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