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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2205236

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2205236

mercredi 7 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2205236
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 avril 2022, Mme D A, représentée par Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 février 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination vers lequel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, et à titre subsidiaire, de réexaminer de sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 75 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Elle soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas justifié de la compétence de son signataire ;

- elle n'est pas suffisamment motivée en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de ces dispositions ;

- elle est entachée d'une erreur de fait en ce qu'elle la désigne comme étant célibataire et sans enfant alors qu'elle réside en France avec son compagnon et leur fils commun ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

S'agissant des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays d'éloignement :

- il n'est pas justifié de la compétence de leur signataire ;

- elles ne sont pas suffisamment motivées en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elles n'ont pas été précédées d'un examen de sa situation personnelle ;

- elles sont illégales en raison de l'illégalité du refus de séjour ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sont entachées d'une erreur d'appréciation au regard de ces dispositions ;

- elles sont entachées d'une erreur de fait en ce qu'elles la désignent comme étant célibataire et sans enfant alors qu'elle réside en France avec son compagnon et leur fils commun ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 février 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une décision du 4 avril 2022, Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Baufumé, rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, ressortissante tchadienne née le 1er mai 1999, est entrée sur le territoire français le 11 septembre 2019 sous couvert d'un visa de long séjour en qualité d'étudiante, valable jusqu'au 22 août 2020. Un titre de séjour en qualité d'étudiante, valable jusqu'au 30 septembre 2021 lui a ensuite été délivré. Par la présente requête, elle demande l'annulation de l'arrêté du 2 février 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination vers lequel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme C B, directrice des migrations et de l'intégration de la préfecture de la Loire-Atlantique. Le préfet de la Loire-Atlantique, par un arrêté du 31 août 2021 régulièrement publié le lendemain, lui a consenti une délégation à l'effet de signer, notamment, les décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination. Par ailleurs, cette délégation n'est pas conditionnée à l'absence ou l'empêchement du préfet. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, la décision portant refus de délivrer un titre de séjour vise les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont elle fait application. Elle mentionne également les éléments de fait propres à la situation personnelle de la requérante et notamment le fait qu'elle a été ajournée au terme de ses deux années universitaires, avec une moyenne de 0/20 à la session 2 de la seconde année, qu'elle ne justifie pas de liens entre ces ajournements et les problèmes de santé qu'elle invoque et qu'elle ne remplit, par conséquent, pas les conditions pour obtenir le renouvellement de son titre de séjour portant la mention " étudiant ". La décision attaquée comporte, ce faisant, les considérations de fait et de droit qui lui servent de fondement. Par suite les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen doivent être écartés.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "étudiant" d'une durée inférieure ou égale à un an. () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a été inscrite, au titre de sa première année de présence en France, en 2019-2020 à la préparation d'unités d'enseignements entrant dans la composition du diplôme général de comptabilité, au sein du conservatoire national des arts et métiers de Nantes puis, au titre de l'année 2020-2021, en première année de licence " sciences et techniques " au sein de l'Université de Nantes. Il n'est cependant pas contesté qu'elle a été ajournée à l'issue de ces deux années avec une moyenne particulièrement basse à l'issue de la session 2 de son année de licence, la requérante ne s'étant par ailleurs rendue qu'à une seule des épreuves de cette session. Si la requérante soutient que les examens médicaux liés à sa grossesse ont eu une incidence sur ses études, les pièces médicales qu'elle produit, et qui concernent sa grossesse et la naissance de son fils le 27 août 2020 ne suffisent, à elles seules, à établir l'ampleur de l'incidence de cette grossesse sur ses études et notamment sur la session 2 de son année de licence qui a pris fin en juillet 2021. Enfin, si Mme A produit un relevé de notes faisant apparaitre une moyenne de 11,54 sur 20 au titre du premier semestre d'une année de " TREMP-LI-N ", cet élément est postérieur à la décision attaquée. Il suit de là que Mme A n'est pas fondée à soutenir qu'à la date du refus de séjour du 2 février 2022, le préfet de la Loire-Atlantique a commis une erreur d'appréciation en estimant qu'elle ne justifiait pas du sérieux de ses études et en refusant de lui délivrer pour ce motif un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle n'est pas davantage fondée à soutenir que le préfet de la Loire-Atlantique a méconnu les dispositions de cet article.

6. En quatrième lieu, la requérante soutient que le préfet de la Loire-Atlantique aurait commis une erreur de fait en indiquant, aux termes de la décision attaquée, qu'elle était célibataire et sans enfant alors qu'elle est mère d'un enfant né le 27 août 2020 et qu'elle soutient vivre en concubinage avec le père de cet enfant. Toutefois, à supposer même que ces éléments aient été portés à la connaissance de l'administration et qu'elle les ait pris en compte, ils sont sans incidence sur la demande de renouvellement d'un titre de séjour portant mention étudiant. Il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle avait été informée des circonstances familiales avancées par Mme A. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile, de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour refuser à Mme A le renouvellement d'un titre de séjour portant la mention "étudiant", le préfet de la Loire-Atlantique s'est fondé sur l'absence de caractère sérieux de ses études. Les stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont par elles-mêmes sans incidence sur l'appréciation par l'administration de la réalité et du sérieux des études poursuivies lors de l'instruction d'une demande de renouvellement de titre de séjour en qualité d'étudiant. Par suite le moyen tiré par Mme A de la méconnaissance desdites stipulations est inopérant.

8. En sixième lieu, et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7 ci-dessus, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Ces stipulations sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

10. Il ressort des pièces du dossier que la requérante, ressortissante tchadienne, a entamé une relation avec un ressortissant soudanais qui s'est vu délivrer le 18 décembre 2012 une carte de résident valable 10 ans. Un enfant est né de cette relation le 27 août 2020. Il en ressort également et notamment du contrat d'accueil signé le 11 octobre 2021 avec une assistante maternelle que Mme A, son compagnon et leur enfant résident à la même adresse. Dans ces conditions et compte tenu du séjour régulier de son compagnon, par ailleurs d'une nationalité différente, le préfet de la Loire-Atlantique qui n'établit pas que le compagnon de Mme A serait légalement admissible au Tchad, n'établit donc pas que rien ne s'opposerait à ce que Mme A poursuive dans son pays d'origine sa vie privée et familiale. Il en résulte que la décision contestée, qui aurait nécessairement pour effet de priver durablement l'enfant de la requérante, soit de la présence de son père soit de celle de sa mère, méconnait l'article 3-1 de la Convention internationale de New-York relative aux droits de l'enfant. Le moyen doit être accueilli.

11. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme A est uniquement fondée à demander l'annulation de la décision du 2 février 2022 lui faisant obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, de la décision fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

13. D'une part, les conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de renouvellement d'un titre de séjour ayant été rejetées, les conclusions tendant à l'injonction d'un tel renouvellement doivent être rejetées.

14. D'autre part, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français implique que l'autorité administrative statue de nouveau sur le cas de la requérante, à la lumière des motifs du présent jugement. Ainsi, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de réexaminer la situation de Mme A dans un délai qu'il y a lieu de fixer à trois mois et, dans l'attente, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. En application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'Etat, partie majoritairement perdante dans la présente instance, versera à Me Rodrigues-Devesas, avocate de Mme A, laquelle bénéficie de l'aide juridictionnelle totale, une somme qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de fixer à 1 000 euros. Conformément à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ce versement vaudra renonciation de Me Rodrigues-Devesas à la perception de la part contributive de l'Etat liée à l'aide juridictionnelle accordée à Mme A.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 2 février 2022 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique a fait obligation à Mme A de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de trois mois suivant la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me Rodrigues Devesas en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, au préfet de Loire-Atlantique et à Me Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 10 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Echasserieau, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juin 2023.

La rapporteure,

A. BAUFUMÉLa présidente,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La greffière,

B. GAUTIER

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis

en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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