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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2205241

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2205241

jeudi 8 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2205241
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 avril 2022, M. C A, représenté par Me Stéphanie Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions, opposées par un arrêté du préfet de la Loire-Atlantique pris le 19 janvier 2022, lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant son pays de renvoi en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer le titre de séjour sollicité, à défaut, de prendre une nouvelle décision après un nouvel examen de sa situation, et de lui délivrer, dans l'attente de cette décision, une autorisation provisoire de séjour et de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Rodrigues Devesas en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté formalisant le refus de séjour a été signé par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- cette décision n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation en ce qu'elle est fondée sur le défaut de justification de l'état civil ;

- le refus de séjour est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard de chacun des articles L. 435-1 et L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par l'article L. 423-23 du même code et par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'illégalité du refus de séjour prive de base légale l'obligation de quitter le territoire français.

La clôture de l'instruction a été fixée par ordonnance au 23 janvier 2023 à 12h00.

Un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2023, a été présenté par le préfet de la Loire-Atlantique.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à M. A par une décision du 4 avril 2022 de la section administrative du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 11 mai 2023 à partir de 9h20.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A est un ressortissant de nationalité malienne qui a déclaré être né le 29 octobre 2002. Il est entré sur le territoire français au cours du mois de juillet de l'année 2019. Par un arrêt du 26 octobre 2020 de la chambre spéciale des mineurs de B d'appel de Rennes, il a été confié, jusqu'à sa majorité, aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique. Par un courrier du 19 septembre 2021, il a sollicité, du préfet de la Loire-Atlantique, la délivrance d'une carte de séjour temporaire, laquelle a été refusée par cette autorité le 19 janvier 2022. Cette décision de refus a été assortie d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, mentionnant le pays à destination duquel M. A serait renvoyé en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement. L'intéressé demande au tribunal l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par M. A, le préfet de la Loire-Atlantique a relevé que l'intéressé ne s'était pas présenté au conseil départemental de la Loire-Atlantique à la suite de l'arrêt du 26 octobre 2020 rendu par la chambre spéciale des mineurs de B d'appel de Rennes décidant son placement au sein des services de l'aide sociale à l'enfance de sorte qu'il n'a pas été pris en charge par ces services de l'aide sociale et qu'il ne peut justifier de son état civil.

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance () entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil () sur l'insertion de cet étranger dans la société française. () ".

4. Il résulte de l'article 47 du code civil, auquel renvoie l'article L. 811-2 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un tel acte, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

5. Pour estimer que M. A ne justifiait pas de son état civil, le préfet de la Loire-Atlantique s'est borné à relever que le service en fraude documentaire de la police aux frontières a émis un avis défavorable quant à l'authenticité de l'extrait d'acte de naissance produit, qui a été considéré, par ce service, comme présentant un caractère contrefait dès lors qu'ont été relevées, d'abord, la présence de deux fautes d'orthographe, dans la mention pré-imprimée, puisque l'expression "Offier de l'état civil" figurait en lieu et place de l'expression "Officier de l'état civil", ensuite, l'absence, au niveau du cachet humide, de numérotation de la souche en typographie, enfin, l'absence de référence de l'imprimeur.

6. Pour justifier de son état civil, le requérant produit le volet n° 3, remis au déclarant, de l'acte de naissance, établi le 19 juillet 2019, inscrit dans les registres de l'état civil de la commune de Kabi (Mali), à la suite de l'intervention d'un jugement supplétif n° 792 rendu le même jour par le tribunal de grande instance de cette commune. Cet acte de naissance comporte la mention pré-imprimée et manuscrite de la qualité de son signataire, désignée comme étant "l'officier de l'état civil". Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'absence de "numérotation de la souche en typographie" constituerait une irrégularité de nature à remettre en cause la force probante des mentions de cet acte de naissance, lequel a été au surplus établi sur la base d'un jugement supplétif d'acte de naissance, alors par ailleurs que l'acte de naissance produit correspond au volet n° 3 de la souche qui est remis au déclarant et comporte le numéro d'inscription, dans les registres de l'état civil, du volet de cette souche formalisant l'original de l'acte, soit le n° 168. De même, le préfet de la Loire-Atlantique n'explique pas en quoi l'absence de référence de l'imprimeur serait également constitutive d'une telle irrégularité. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir qu'en estimant que son état civil n'était pas justifié, le préfet de la Loire-Atlantique a commis une erreur d'appréciation.

7. Cependant, il est constant que si, par son arrêt du 26 octobre 2020, intervenu trois jours avant l'acquisition de la majorité par M. A, la chambre spéciale des mineurs de B d'appel de Rennes a décidé son placement au sein des services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique, l'intéressé n'a pas été effectivement pris en charge par ces services. Il ne peut dès lors être regardé comme ayant été confié à l'aide sociale à l'enfance au sens des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans. Le préfet de la Loire-Atlantique pouvait légalement se fonder sur ce seul motif pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par M. A sur le fondement de ces dispositions, quand bien même il justifierait, en tout état de cause, du caractère réel et sérieux du suivi de son parcours de formation. Il suit de là que le moyen tiré de ce que le requérant pouvait se voir délivrer une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

8. En second lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale" () ".

9. M. A est entré en France alors qu'il n'était pas encore âgé de dix-sept ans. Il ne peut être regardé comme ayant séjourné irrégulièrement en France depuis cette entrée dès lors qu'en vertu des dispositions inscrites à l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la détention d'un titre de séjour n'est imposée qu'à l'étranger âgé de plus de dix-huit ans. Bien que n'ayant pas été effectivement pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance, M. A a bénéficié d'un suivi auprès d'une assistante sociale du conseil départemental de la Loire-Atlantique et il a conclu, avec ce département, un contrat jeune majeur. Au cours des années scolaires 2019-2020 et 2020-2021, il a été inscrit, respectivement, en classe de seconde et en classe de terminale en vue de la préparation d'un certificat d'aptitude à la profession d'électricien, qu'il a obtenu à l'issue de son année de terminale. Lors de cette même année, M. A a effectué un stage au sein d'une société et le gérant de cette société a souligné les qualités professionnelles de l'intéressé dans une attestation du 22 août 2021. Dans cette même attestation, il fait état de sa volonté de le recruter en vertu d'un contrat de travail à durée indéterminée ou un contrat d'apprentissage. Le 13 septembre 2021, cette même société et M. A ont conclu un contrat de travail à durée indéterminée à temps complet et sans période d'essai en qualité d'ouvrier. Enfin, si le requérant est célibataire et sans enfant, il n'était âgé que de 19 ans et 3 mois à la date de la décision attaquée. Le préfet de la Loire-Atlantique ne conteste pas que l'intéressé ne dispose plus de lien dans son pays d'origine. Dans ces circonstances particulières, en écartant la mise en œuvre, au bénéfice de M. A, de son pouvoir discrétionnaire d'accorder, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte de séjour temporaire, le préfet de la Loire-Atlantique a commis une erreur manifeste d'appréciation. Le refus de séjour en litige est en conséquence entaché d'illégalité. Comme le soutient le requérant, cette illégalité prive de base légale la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. A est fondé à demander l'annulation des décisions, opposées par arrêté du préfet de la Loire-Atlantique pris le 19 janvier 2022, lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement annule la décision refusant la délivrance à M. A d'une carte de séjour temporaire au motif qu'elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Eu égard à ce motif et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement de circonstances serait intervenu depuis la décision annulée, le présent jugement implique nécessairement la délivrance d'une carte de séjour temporaire d'une durée d'une année à M. A. En conséquence, il y a lieu, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer cette autorisation de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement.

Sur les frais liés au litige :

12. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme de 1 200 euros à verser à Me Rodrigues Devesas, son avocate, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation de cette avocate au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée au requérant.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions refusant à M. A la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" et l'obligeant à quitter le territoire français, opposées par l'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique pris le 19 janvier 2022, sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. A, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire d'une durée d'une année.

Article 3 : L'Etat versera à Me Rodrigues Devesas la somme de 1 200 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Stéphanie Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Nathalie Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juin 2023.

Le rapporteur,

D. D

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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