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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2205472

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2205472

jeudi 8 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2205472
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantKADDOURI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 avril 2022, Mme B A, représentée par Me Hamid Kaddouri, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions, opposées par un arrêté du préfet de Maine-et-Loire pris le 22 mars 2022, lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant son pays de renvoi en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, à défaut, de prendre, dans le même délai, une nouvelle décision après un nouvel examen de sa situation, et de lui délivrer, dans l'attente de cette décision, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d'assortir l'une ou l'autre de ces injonctions d'une astreinte d'un montant de 200 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à Me Kaddouri en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- l'arrêté formalisant les décisions attaquées a été signé par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- ces décisions ne sont pas suffisamment motivées ;

- le refus de séjour est entaché d'un vice de procédure dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;

- il procède d'un défaut d'examen complet et sérieux de la situation ;

- cette décision est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet n'a pas examiné sa demande d'admission exceptionnelle au séjour ;

- elle méconnait les articles L. 423-23 du code de l'entrée, du séjour et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, que le préfet n'a pas appréciées ;

- les autres décisions attaquées méconnaissent également l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'illégalité du refus de séjour prive de base légale l'obligation de quitter le territoire français ;

- cette mesure est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive de base légale les décisions relatives au délai de départ volontaire et au pays de renvoi.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 janvier 2023, le préfet de Maine-et-Loire demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par Mme A.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme A par une décision du 24 mai 2022 de la section administrative du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 11 mai 2023 à partir de 9h20 :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Mélanie Chatelais, substituant Me Kaddouri, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A est une ressortissante de nationalité tunisienne qui est née le 16 juillet 1997. Elle est entrée en France le 29 octobre 2018 au moyen d'un passeport revêtu d'un visa d'entrée et de long séjour qui lui a été délivré après l'obtention par son époux d'une autorisation de regroupement familial afin qu'elle le rejoigne en France. Ce visa expirait le 24 octobre 2019. Mme A a ensuite bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 29 octobre 2019 au 28 octobre 2021. Séparée de son époux, elle a, le 20 octobre 2021, sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 22 mars 2022, le préfet de Maine-et-Loire a décidé de ne pas accorder à Mme A ce titre de séjour, a assorti cette décision d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle serait renvoyée en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement. Mme A demande au tribunal l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation du refus de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger () qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an (). / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ".

3. Il ressort de la motivation du refus de séjour opposé à Mme A que, pour rejeter sa demande tendant à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de Maine-et-Loire a relevé que l'intéressée résidait en France depuis moins de trois ans et demi, que, si elle est séparée de son époux à la suite de violences conjugales, aucune mesure de protection n'a été mise en œuvre après la réalisation de l'enquête et il n'y a pas eu de suites judiciaires, qu'elle n'a pas d'enfant, que si l'une de ses sœurs et son frère résident en France, ses parents et ses deux autres sœurs sont domiciliés dans son pays d'origine, où elle a résidé jusqu'à l'âge de 21 ans et qu'elle ne justifie pas d'une particulière intégration bien qu'elle travaille depuis le 1er juin 2020, l'activité professionnelle qu'elle a exercée ne s'exécutant que dans le cadre de "petits contrats de quelques heures par semaine".

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A séjourne régulièrement en France depuis qu'elle est entrée sur le territoire de cet Etat un peu de moins de trois années et demi avant la décision attaquée. Ce séjour s'est effectué au moyen d'un visa emportant des effets équivalents à ceux liés à la détention d'une carte de séjour temporaire puis d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée de deux années. Certes, elle n'a pu prétendre au renouvellement de ce titre de séjour, qu'elle n'a d'ailleurs pas sollicité, dès lors qu'il était lié à sa qualité de conjointe d'un ressortissant étranger ayant obtenu le regroupement familial et qu'elle est séparée de son époux, mais cette séparation procède, cela n'est pas contesté, des violences qu'elle a subies de ce dernier. La double circonstance, invoquée par le préfet de Maine-et-Loire, qu'aucune mesure de protection n'a été mise en place et qu'aucune poursuite judiciaire n'a été engagée à l'encontre de l'époux de la requérante reste sans incidence sur la cause de la séparation, qui procède du comportement violent de ce dernier. Il ressort également des pièces du dossier que Mme A a constamment travaillé depuis le mois de juin de l'année 2020, soit après la rupture de la vie commune avec son époux, dans un premier temps, en qualité d'assistante ménagère, jusqu'à la première quinzaine du mois de septembre de l'année 2021, à raison de quelques dizaines d'heures par mois et le plus souvent entre 50 et 110 heures, dans un second temps, c'est à dire à compter de la seconde quinzaine du mois de septembre 2021, en qualité d'agente de service en vertu d'un contrat de travail à durée indéterminée. Ce contrat, initialement à temps partiel, a été modifié pour permettre à Mme A d'exercer son emploi à temps complet. Cette modification est intervenue à compter d'une date qui n'est postérieure que de quelques jours par rapport au refus de séjour en litige, ce qui témoigne de la volonté de son employeur, qui a simplement décidé de suspendre l'exécution de ce contrat dans l'attente de la régularisation de la situation de Mme A, de la conserver dans les effectifs de la société. Il ressort enfin des pièces du dossier que la requérante a suivi la formation civique organisée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration dans le cadre de l'exécution du contrat d'intégration républicaine et qu'elle maîtrise la langue française. Au regard de ces différentes circonstances, quand bien même les parents et deux des trois sœurs de Mme A résident en Tunisie, celle-ci, dont l'autre sœur et le frère, avec lesquels elle entretient effectivement des relations, séjournent régulièrement en France au moyen d'une carte de résident, doit être regardée comme justifiant de liens en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir qu'en ne lui faisant pas bénéficier des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de Maine-et-Loire a commis une erreur d'appréciation.

5. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision, opposée par l'arrêté du préfet de Maine-et-Loire pris le 22 mars 2022, lui refusant la délivrance de la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale". Compte tenu de l'injonction prononcée ci-dessous, il n'est pas nécessaire de se prononcer explicitement sur les autres moyens soulevés pour contester la légalité de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et de la décision fixant le pays de renvoi :

6. L'illégalité du refus de séjour opposé à Mme A le 22 mars 2022 prive de base légale la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et l'illégalité de cette mesure d'éloignement prive également de base légale la décision fixant son pays de renvoi en cas d'exécution d'office de cette mesure. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que Mme A est également fondée à demander l'annulation des autres décisions opposées par l'arrêté du préfet de Maine-et-Loire pris le 22 mars 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Le présent jugement annule la décision refusant la délivrance, à Mme A, d'une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au motif que cette décision méconnait l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il suit de là, et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement de circonstances serait intervenu depuis la décision annulée, que le présent jugement implique nécessairement la délivrance à Mme A du titre de séjour qu'elle a sollicité. En conséquence, il y a lieu, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de lui délivrer, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'une année. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir le prononcé de cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme de 1 200 euros à verser à Me Kaddouri sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation de cet avocat au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée à la requérante.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de Maine-et-Loire pris le 22 mars 2022 à l'encontre de Mme A est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de délivrer à Mme A, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'une année.

Article 3 : L'Etat versera à Me Kaddouri la somme de 1 200 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par Mme A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Hamid Kaddouri.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Nathalie Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juin 2023.

Le rapporteur,

D. C

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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