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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2205994

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2205994

vendredi 10 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2205994
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 6 mai 2022 et le 14 décembre 2022, Mme C E et Mme G H D, représentées par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 juin 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a refusé de délivrer un visa de long séjour à Mme G H D, en qualité d'enfant de réfugiée ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal de délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire de réexaminer la situation dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser aux requérantes au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle, et à leur conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en cas d'accord.

Elles soutiennent que :

- la décision n'est pas motivée en droit ;

- la décision est entachée d'erreur de droit car elle se fonde sur des dispositions légales qui ne sont plus en vigueur ;

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de l'établissement du lien familial existant entre elles, qui ressort des documents d'état civil produits et des éléments de possession d'état ;

- le caractère partiel de la demande de réunification familiale est conforme à l'intérêt supérieur des enfants de A E ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 novembre 2022 le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

Par décision du 7 mars 2022 le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a constaté la caducité de la demande d'aide juridictionnelle de Mme E.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 janvier 2022 :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Nève, substituant Me Pollono, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante malienne née en 1979, s'est vu accorder le statut de réfugiée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 22 septembre 2017. Elle soutient être la mère de Mme G H D, née le 18 juillet 1999. Par un jugement n° 2011726 du 31 mai 2021, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France rejetant implicitement le recours formé contre la décision du 25 octobre 2018 de l'autorité diplomatique française au Mali rejetant la demande de visa de long séjour présentée par Mme G H D, en qualité d'enfant de réfugiée. En exécution de l'injonction prononcée par le tribunal, le ministre a réexaminé la demande de visa de Mme D et l'a rejetée par une décision du 8 juin 2021. Par la présente requête, Mmes E et D demandent au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort de la lecture de la décision du ministre de l'intérieur du 8 juin 2021 que celui-ci a fondé sa décision de refus de délivrance du visa sollicité sur les articles L. 752-1, L. 411-4 et L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que sur les motifs tirés du caractère partiel de la demande de réunification familiale et du caractère non probant des éléments produits pour justifier de l'identité de la demanderesse de visa et de son lien de filiation avec Mme E. Le moyen de la requête tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit dès lors être écarté.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. "

En ce qui concerne l'identité et la filiation de Mme D :

4. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

5. Mme D explique que sa naissance a été déclarée quelques jours après l'événement en 1999 et produit un extrait d'acte de naissance portant le numéro 189, dont les mentions indiquent qu'il a été dressé le 28 décembre 2017, conformément à l'original, n° 189 établi le 10 août 1999, et qu'elle est née le 18 juillet 1999 de l'union de M. H D et de Mme C E. Si la décision attaquée se borne à indiquer que " les documents d'état civil qui ont été présentés sont irréguliers au regard de la loi malienne ", le ministre de l'intérieur et des outre-mer précise dans son mémoire que Mme D disposait d'un autre acte de naissance n° 383/Rg8 émis en transcription d'un jugement supplétif n° 2723 du 17 avril 2018 et que la différence de numérotation de ces actes révèle une fraude. Les requérantes produisent toutefois un jugement du tribunal de grande instance de la commune II du district de Bamako du 8 juin 2021 déclarant que Mme G H D est née le 18 juillet 1999 à Bamako, annulant " l'acte de naissance n° 382/Rg 8 du centre secondaire de Bougouba ", confirmant l'acte antérieur " n° 189 du centre secondaire de Point G " et ordonnant la transcription de cette annulation sur les registres de l'état civil. En l'absence de contestation par le ministre de l'authenticité de ce jugement, qui n'apparaît pas revêtu d'un caractère frauduleux, l'identité de Mme D et son lien de filiation avec Mme E doivent être tenus pour établis. La requérante est donc bien fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'erreur d'appréciation sur ce point.

En ce qui concerne le caractère partiel de la réunification familiale :

6. Aux termes de l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rendu applicable à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 du même code : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants. ". Il résulte de ces dispositions que le regroupement familial doit concerner, en principe, l'ensemble de la famille du ressortissant étranger qui demande à en bénéficier et qu'un regroupement familial partiel ne peut être autorisé, à titre dérogatoire, que si l'intérêt des enfants le justifie.

7. Il n'est pas contesté par le ministre que Mme E est également la mère d'une enfant nommée Raky H D, née en 1994 et de deux garçons nommés Alhadj Boubacar H D et B H D nés en 2002 et 2009. Mme E soutient vouloir faire venir en France tous ses enfants mais explique avoir sollicité dans un premier temps la réunification familiale au seul bénéfice de sa fille G en raison de l'imminence d'un projet de mariage forcé la concernant, du fait que son fils B attendait toujours la délivrance de son passeport et pour des raisons financières. La requérante produit le témoignage écrit et signé par un dénommé Abdou D, accompagné d'une pièce d'identité, se présentant comme le frère de l'époux de Mme E, et indiquant que son frère ne s'occupe plus de sa fille mais a convenu de la marier. Toutefois, Mme E ne démontre pas qu'elle était dans l'impossibilité de solliciter également la réunification familiale au bénéfice de ses deux autres fils plus jeunes, l'aînée ayant par ailleurs dépassé l'âge limite de 19 ans à la date d'introduction de la demande de réunification familiale. Si Mme E joint à sa requête un courrier adressé au bureau des familles de réfugiés le 25 octobre 2019, postérieurement à l'introduction de la demande de réunification familiale pour G H D, dans lequel elle déclare souhaiter entamer les démarches de réunification familiale pour ses deux fils mineurs I F H et B H, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que des visas d'entrée en France auraient été sollicités pour ces derniers auprès des autorités consulaires françaises au Mali. Faute pour les requérantes de justifier que l'exclusion des enfants I F H et B H de la procédure de réunification familiale serait conforme à leur intérêt supérieur, celles-ci ne sont pas fondées à soutenir qu'en rejetant leur recours au motif du caractère partiel de la demande de réunification familiale la commission aurait commis une erreur d'appréciation. Il résulte par ailleurs de l'instruction que ce motif justifiait, à lui-seul, le sens de la décision prise par la commission.

En ce qui concerne le droit au respect de la vie privée et familiale :

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

9. Eu égard au caractère partiel de la demande de réunification familiale présentée par Mme E, les deux fils de A E et frères de Mme D restant au Mali où il n'est pas contesté que Mme D, majeure à la date de la décision litigieuse, a toujours vécu, les requérantes ne peuvent être regardées comme démontrant l'existence d'une atteinte disproportionnée portée par la décision litigieuse à leur droit au respect de leur vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Enfin, la circonstance que le ministre se réfère dans ses écritures à l'ancienne numérotation des articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application relève d'une erreur matérielle est sans incidence sur la légalité de sa décision.

11. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de rejeter les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision du 8 juin 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a refusé de délivrer un visa de long séjour à Mme G H D.

Sur les conclusions accessoires :

12. Le présent jugement rejetant les conclusions principales de la requête, il y a lieu de rejeter, par voie de conséquence, les conclusions de la requête tendant au prononcé d'une mesure d'injonction sous astreinte ainsi que celles relatives aux frais liés au litige.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C E et de Mme G H D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme G H D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 janvier 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2023.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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