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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2205996

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2205996

vendredi 27 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2205996
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantBOURGEOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 mai 2022, M. E C, agissant en son nom et au nom de l'enfant mineure F C, représenté par Me Bourgeois, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 juillet 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité diplomatique française en Guinée refusant de délivrer à l'enfant Fatoumata C un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal de délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la décision à venir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire de réexaminer sa situation dans le même délai, sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à lui verser en cas de refus d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la commission n'a pas procédé à un examen particulier de la demande ;

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de l'identité et de la filiation de l'enfant Fatoumata ;

- en s'abstenant d'examiner les éléments de possession d'état, la commission a entaché sa décision d'erreur de droit ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 novembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Un mémoire présenté pour M. C a été enregistré le 9 décembre 2022 et n'a pas été communiqué.

Par décision du 7 mars 2022 le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a admis M. E C au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 16 décembre 2022 :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Thulier, substituant Me Bourgeois, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. E C, ressortissant guinéen né en 1998 et bénéficiaire du statut de réfugié en France depuis le mois de juillet 2018, demande au tribunal d'annuler la décision du 7 juillet 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité diplomatique française en Guinée refusant de délivrer à l'enfant Fatoumata C, qu'il présente comme sa fille, née en 2016, un visa de long séjour en qualité d'enfant de réfugié.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort de la lecture de la décision du 7 juillet 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France que la commission a rejeté le recours formé contre la décision de refus de délivrance d'un visa au motif que l'identité de l'enfant Fatoumata C ne pouvait être tenue pour établie sur la base de l'acte de naissance produit pour la demande de visa.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. "

4. Les articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code, ajoutent respectivement que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. La commission relève dans les motifs de sa décision que l'acte de naissance produit pour la demande de visa " n'est pas conforme aux articles 175 du code civil guinéen et 601 du code de procédure civil guinéenne ". Le requérant soutient toutefois que l'article 175 du code civil guinéen ne s'applique qu'aux actes de naissance dressés au moment de la naissance et non aux jugements supplétifs. En défense, le ministre reconnaît que " l'article 175 du code de la famille guinéen n'est pas applicable à un acte de naissance transcrit au vu d'un jugement supplétif " mais réitère l'affirmation de la contrariété de l'acte produit avec l'article 601 du code de procédure civile, ainsi qu'à l'article 602 de ce code et joint à son mémoire les dispositions de ces articles. L'article 601 prévoit que " le délai de recours par une voie ordinaire est de dix jours en matière contentieuse comme en matière gracieuse () ", et l'article 602 dispose : " Le délai de recours par une voie ordinaire suspend l'exécution du jugement. Le recours exercé dans le délai est également suspensif ". En l'espèce, il ressort d'un jugement supplétif rendu le 20 février 2018 par le tribunal de première instance de Conakry III - Mafanco que l'enfant Fatoumata a été judiciairement reconnue comme étant née le 11 novembre 2016 de l'union entre M. E C et Mme D A. " L'extrait du registre de transcription des naissances " versé au dossier indique que la transcription de ce jugement supplétif a eu lieu le lendemain, soit le 21 février 2018. Il résulte des dispositions de l'article 899 du code de procédure civile de Guinée, dont le ministre produit des extraits, que " Toute décision dont la transcription ou la mention sur les registres de l'état civil est ordonnée, doit énoncer, dans son dispositif, les noms, prénoms des parties ainsi que, selon le cas, le lieu où la transcription doit être faite ou les lieux et dates des actes en marge desquels la mention doit être portée. () Les transcription et mention du dispositif sont aussitôt opérées. ". Il ne ressort pas de ces dispositions ni d'aucune autre disposition citée en défense qu'elles ne concerneraient que les seuls jugements ou actes rectificatifs. En dépit de l'effet suspensif de l'exercice d'une voie de recours sur l'exécution d'un jugement, résultant des dispositions précitées de l'article 602 du code de procédure civile guinéen, la circonstance que le jugement supplétif d'acte de naissance rendu par la juridiction guinéenne ait été transcrit avant l'expiration du délai d'appel ne permet pas, en l'espèce, de regarder ce jugement comme frauduleux.

7. Par ailleurs, si les dispositions de l'article 209 du code civil de 2016, citées par le ministre en défense restreignent à un nombre limité de personnes le droit d'obtenir des copies conformes d'acte de naissance, elles ne concernent pas l'introduction d'une requête contentieuse en vue de l'obtention d'un jugement supplétif d'acte de naissance. Dès lors, la circonstance que le lien de famille entre l'enfant Fatoumata C et M. B C, ayant introduit la requête tendant à l'édiction d'un jugement supplétif d'acte de naissance, ne serait pas établi, n'apparaît pas de nature à priver la décision juridictionnelle de son authenticité.

8. Il résulte de ce qui précède que le requérant est bien fondé à soutenir qu'en estimant l'identité de l'enfant Fatoumata C et son lien de famille avec lui comme n'étant pas établis, la commission a commis une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 7 juillet 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision de refus de délivrance d'un visa de long séjour à l'enfant Fatoumata C.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à l'enfant Fatoumata C le visa de long séjour sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. L'Etat étant partie perdante dans le cadre de la présente instance, Me Bourgeois, avocat du requérant, peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Bourgeois renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Bourgeois de la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 7 juillet 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à l'enfant Fatoumata C le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Bourgeois une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 janvier 2023.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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