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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2206203

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2206203

mercredi 7 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2206203
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème Chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et des mémoires, enregistrés les 16 mai 2022, 2 juin 2022 et 5 octobre 2022 sous le numéro 2206203, M. C A, assisté, du fait de son placement en curatelle renforcée, par Confluence sociale, représenté par Me Regent, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 mars 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour le temps de la fabrication de son titre de séjour ou du réexamen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocate en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle n'est pas suffisamment motivée en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle n'a pas été précédée de l'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 paragraphe 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour la prive de base légale ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et n'a pas été précédée de l'examen de sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée de l'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2022, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. A a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mai 2022.

II. Par une requête, enregistrée le 19 octobre 2022 sous le numéro 2213755, M. C A, assisté, du fait de son placement en curatelle renforcée, par Confluence sociale, représenté par Me Regent, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 juin 2022 par laquelle le préfet de la Loire-Atlantique a refusé d'instruire sa nouvelle demande de titre de séjour, et la décision du 27 septembre 2022 rejetant son recours gracieux contre cette décision ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de réexaminer sa demande de titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocate en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les décisions méconnaissent les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 février 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. A a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 février 2023.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Béria-Guillaumie, présidente-rapporteure,

- les observations de Me Regent, représentant M. A ;

- les observations de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant camerounais né le 12 novembre 1999, déclare être entré irrégulièrement en France en avril 2016. Il a été confié à l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique. Il a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour pour raisons de santé. Par un arrêté du 13 mai 2019, le préfet de la Loire-Atlantique a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le Cameroun comme pays de destination. Son recours contre cette décision a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Nantes du 1er octobre 2020. Il a de nouveau sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour pour raisons de santé et a bénéficié à ce titre d'une carte de séjour temporaire valable jusqu'au 13 septembre 2021. Il en a par la suite sollicité le renouvellement. Sa demande de renouvellement a été rejetée par un arrêté du 25 mars 2022 portant en outre obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré. Par sa requête enregistrée sous le n° 2206203, M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

2. Le 17 juin 2022, M. A a sollicité, à nouveau, un titre de séjour pour raisons de santé. Par une décision du 28 juin 2022, le préfet de la Loire-Atlantique a refusé d'instruire sa demande de titre de séjour. Par une décision du 27 septembre 2022, le préfet a rejeté le recours gracieux formé contre cette dernière décision. Par sa requête enregistrée sous le n° 2213755, M. A demande au tribunal d'annuler ces deux dernières décisions.

Sur la jonction :

3. Les requêtes n° 2206203 et 2213755 présentées pour M. A concernent la situation d'une même personne et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la requête n° 2206203 :

4. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. / Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, saisi pour avis par le préfet de la Loire-Atlantique, a estimé, le 12 octobre 2021, que l'état de santé de M. A nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut ne devrait toutefois pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'il pouvait voyager sans risque vers son pays d'origine. Néanmoins, il ressort des pièces du dossier et notamment du certificat établi en avril 2022 par un praticien hospitalier du centre hospitalier universitaire de Nantes qui suit l'intéressé depuis le mois de février 2020 que le requérant est atteint d'un trouble psychotique chronique ayant nécessité plusieurs hospitalisations, dont une en avril 2020 pour décompensation psychotique aigue, et des hospitalisations d'office à l'été 2021 ainsi, au demeurant, que postérieurement à l'arrêté attaqué en mars 2022. Il ressort de ce certificat ainsi que du certificat du même praticien d'août 2022 postérieur à la décision contestée mais qui relate l'ensemble de la pathologie de M. A, que sa pathologie psychotique se caractérise par des éléments délirants de persécution en l'absence de traitement. Il ressort également du certificat du praticien hospitalier d'avril 2022 qu'en cas d'interruption du traitement suivi par l'intéressé, il existe " un risque important de décompensation psychotique aigue ", avec " une potentielle mise en danger de sa vie par risque suicidaire dans un contexte de perte de discernement ", le risque étant " important et non négligeable pour ce patient ". Dans ces conditions, il ressort des pièces du dossier que l'état de santé de M. A nécessite un traitement médical, dont le défaut est susceptible d'entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité.

6. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier et notamment tant des deux certificats établis par le praticien du centre hospitalier universitaire de Nantes d'avril et août 2022 que des ordonnances produites, qu'à la date du refus de séjour contesté, le traitement de M. A était constitué essentiellement d'injections tous les trois mois de palipéridone, un anti-psychotique, médicament spécifique prescrit par les médecins, selon les explications du conseil du requérant, pour éviter toute interruption de traitement susceptible d'entrainer des graves décompensations. Il ressort par ailleurs tant du courriel du laboratoire Janssen-Cilag que de la fiche Medcoi produite par le préfet à l'appui de ses écritures en défense que la palipéridone n'est pas disponible au Cameroun. Si le préfet de la Loire-Atlantique soutient que d'autres molécules similaires seraient disponibles dans ce pays, il ressort du certificat médical établi en avril 2022 par le praticien du centre hospitalier universitaire de Nantes qui suit l'intéressé depuis février 2020 que " tout changement de traitement (même en faveur d'un traitement appartenant à une classe équivalente) entrainerait un risque de mauvaise tolérance et de déstabilisation de sa maladie psychotique ". Dans ces conditions, il ressort des pièces du dossier qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont M. A est originaire, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié.

7. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est fondé à soutenir que le refus de séjour du 25 mars 2022 méconnait les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à en demander, pour ce motif et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, l'annulation. L'annulation du refus de séjour du 25 mars 2022 entraine par voie de conséquence l'annulation des décisions du même jour portant à l'égard de M. A obligation de quitter le territoire français et fixation du pays d'éloignement.

Sur la requête n° 2213755 :

8. Il ressort des pièces du dossier que par la décision du 28 juin 2022, le préfet de la Loire-Atlantique a refusé d'instruire la nouvelle demande de titre de séjour de M. A formulée en raison de son état de santé par un courrier du 20 juin 2022 au motif qu'il s'était vu opposer un refus de séjour sur le même fondement en mars 2022. Ainsi qu'il le fait remarquer dans ses écritures en défense, le préfet de la Loire-Atlantique doit ainsi être regardé comme ayant fondé sa décision sur le caractère dilatoire ou abusif de la nouvelle demande de titre de séjour de M. A. Néanmoins, il ressort des certificats médicaux établis en avril 2022 et août 2022 par le praticien hospitalier du centre hospitalier universitaire de Nantes suivant le requérant depuis le mois de février 2020, dont le second s'il est postérieur à la nouvelle demande de titre de séjour de l'intéressé et à la décision du 28 juin 2022 refusant l'instruction de la demande de titre de séjour de M. A révèle des faits antérieurs à cette décision, que l'état de santé de l'intéressé s'était dégradé postérieurement à l'avis émis plusieurs mois auparavant en septembre 2021 par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Dans ces conditions, la demande de titre de séjour de juin 2022 de M. A ne présentait pas un caractère dilatoire et abusif. Il suit de là que le requérant, qui invoque l'erreur ainsi commise par le préfet de la Loire-Atlantique, est fondé à demander l'annulation de la décision du 28 juin 2022, ainsi par voie de conséquence que celle de la décision du 27 septembre 2022 portant rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " en application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à deux mois.

Sur les frais du litige :

10. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Régent, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette dernière de deux sommes de 800 euros, chacune au titre d'une des instances.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions du 25 mars 2022 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique a refusé le renouvellement du titre de séjour de M. A, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office sont annulées.

Article 2 :La décision du 28 juin 2022 par laquelle le préfet de la Loire-Atlantique a refusé d'instruire la demande de titre de séjour de M. B et la décision du 27 septembre 2022 portant rejet de son recours gracieux contre la décision du 28 juin 2022 sont annulées.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " en application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Régent, avocate de M. B, deux sommes de 800 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve pour cette dernière de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Régent.

Délibéré après l'audience du 10 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

Mme Baufumé, première conseillère,

M. Thomas Guilloteau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juin 2023.

La présidente-rapporteure,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

A. BAUFUMÉ

La greffière,

B. GAUTIER

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°s 2206203, 2213755

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