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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2206318

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2206318

vendredi 27 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2206318
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 mai 2022, et un mémoire enregistré le 12 décembre 2022, lequel n'a pas été communiqué, M. I E, agissant au nom de l'enfant mineur D J E, représenté par Me Pollono, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité diplomatique française en Guinée refusant de délivrer à l'enfant Abdoul J E un visa de long séjour en qualité d'enfant de réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer à l'enfant Abdoul J E le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer la demande dans le même délai sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à lui verser directement en cas de refus d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- en s'abstenant d'examiner les éléments de possession d'état, la commission n'a pas procédé à un examen particulier de la demande ;

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que l'identité de l'enfant Abdoul J E et sa filiation sont établies par les actes d'état civil et les éléments de possession d'état ;

- la décision est entachée d'erreur de droit en tant qu'elle se fonde sur l'absence de jugement de déchéance de l'autorité parentale de la mère de l'enfant dès lors que celle-ci a également présenté une demande de visa ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2022 le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il y a lieu de substituer aux motifs de la décision de la commission concernant le caractère non établi de l'identité et de la filiation du demandeur de visa avec le requérant et l'absence de jugement de déchéance de l'autorité parentale de la mère de l'enfant, le motif tiré du caractère partiel de la demande de réunification familiale ;

- les moyens de la requête tirés du défaut d'examen particulier et de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant sont dépourvus de fondement.

Par décision du 15 mars 2022 le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a admis M. I E au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Pollono, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. I E, ressortissant guinéen né en 1967, a obtenu le statut de réfugié en France par décision de la Cour nationale du droit d'asile du 3 novembre 2015. Il soutient s'être marié avec Mme H E en 1992 et avoir eu avec elle cinq enfants nommés D F, G, A C, B B.B. et Abdoul J nés respectivement en 1996, 2001, 2004, 2007 et 2011.

2. Par un jugement n° 2107462 du 6 janvier 2022, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision du 11 mars 2020 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France rejetant le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française en Guinée refusant de délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France à Mme H E et aux enfants G, A C et B B.B. Le tribunal a considéré bien fondé le motif de la décision tiré du caractère partiel de la demande de réunification familiale, eu égard au fait que l'enfant Abdoul J E n'était pas concerné par la demande de réunification familiale. Le tribunal a cependant annulé la décision en retenant une erreur d'appréciation s'agissant de la preuve de l'identité des demandeurs de visa et de leur lien de filiation avec M. E. Par un arrêt n° 22NT00274 du 24 juin 2022, la Cour administrative de Nantes a annulé ce jugement et rejeté les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 11 mars 2020 au motif que l'absence de justification du caractère partiel de la demande de réunification familiale suffisait à justifier la décision litigieuse.

3. Par la présente requête, M. I E demande au tribunal d'annuler la décision du 2 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité diplomatique française en Guinée refusant de délivrer à l'enfant Abdoul J E, qu'il présente comme son fils, un visa de long séjour en qualité d'enfant de réfugié.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Il ressort de la lecture de la décision du 2 février 2022 que la commission a rejeté le recours formé contre la décision de refus de délivrance d'un visa à l'enfant Abdoul J au motif que l'identité de l'enfant et son lien familial avec M. E n'étaient pas établis et qu'aucun jugement de déchéance de l'autorité parentale de la mère de l'enfant n'avait été produit.

5. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. "

6. Les articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code, ajoutent respectivement que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

7. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

8. La commission relève dans sa décision que " les documents d'état civil présentés à l'appui de la demande () et notamment l'acte de naissance " de l'enfant Abdoul J E ne sont pas conformes à l'article 175 du code civil guinéen et sont ainsi privés de caractère probant. Dans son mémoire en défense, le ministre de l'intérieur déclare ce motif erroné. Par ailleurs, il ressort du jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance rendu par le tribunal de première instance de Conakry II le 30 octobre 2020, revêtu des signatures des autorités judiciaires locales ainsi que des cachets de la juridiction, que la juridiction guinéenne a déclaré l'enfant Abdoul J E né le 3 juillet 2011 de l'union entre M. I E et Mme H E. Par suite, et en l'absence de contestation sérieuse de l'authenticité de ce jugement supplétif, le requérant est bien fondé à soutenir qu'en refusant de tenir pour établis l'identité de l'enfant Abdoul J E et son lien de filiation, la commission a commis une erreur d'appréciation.

9. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Il ressort des écritures du ministre de l'intérieur en défense que celui-ci soutient que la décision de la commission est justifiée par le caractère partiel de la demande de réunification familiale dans la mesure où les demandes de visa déposées par la mère de l'enfant Abdoul J et par ses frères et sœurs ont été rejetées par des décisions devenues définitives à la suite de l'arrêt de la Cour administrative d'appel de Nantes du 24 juin 2022 cité ci-dessus.

11. Aux termes de l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rendu applicable à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 du même code : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants. ". Il résulte de ces dispositions que le regroupement ou la réunification familiale doit concerner, en principe, l'ensemble de la famille du ressortissant étranger qui demande à en bénéficier et qu'un regroupement ou une réunification familiale partielle ne peut être autorisé, à titre dérogatoire, que si l'intérêt des enfants le justifie.

12. A la date à laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est réunie, soit le 2 février 2022, le tribunal administratif de Nantes avait annulé par un jugement n° 2107462 du 6 janvier 2022 la décision du 11 mars 2020 de la commission rejetant le recours de Mme H E et des enfants D F, G, A C et B B.B. contre la décision de l'autorité consulaire française leur refusant la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale. A la date de la décision attaquée, les demandes de visas de la mère et des frères et sœurs de l'enfant Abdoul J E ne pouvaient donc être regardées comme ayant été rejetées par des décisions devenues définitives. Par suite, la demande de substitution de motif du ministre de l'intérieur tirée de ce que la demande de visa présentée pour l'enfant Abdoul J aurait été présentée dans le cadre d'une demande de réunification familiale partielle ne peut être accueillie.

13. Par ailleurs, compte tenu de la présentation par Mme H E d'une demande de visa, dont le rejet n'était pas définitif à la date de la décision litigieuse, le requérant est bien fondé à soutenir qu'en fondant sa décision sur l'absence de présentation d'un jugement prononçant la déchéance de l'autorité parentale exercée par Mme E sur l'enfant Abdoul J, la commission a entaché sa décision d'erreur de droit.

14. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 2 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision de refus de délivrance d'un visa de long séjour à l'enfant Abdoul J E.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de réexaminer la demande de délivrance d'un visa de long séjour à l'enfant Abdoul J E au regard des motifs du présent jugement. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

16. L'Etat étant partie perdante dans le cadre de la présente instance, Me Pollono, avocate du requérant, peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Pollono renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à celle-ci de la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 2 février 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de réexaminer la demande de visa présentée pour l'enfant Abdoul J E dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pollono une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Pollono renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. I E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 janvier 2023.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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