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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2206371

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2206371

lundi 30 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2206371
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 mai et 9 décembre 2022, Mme F D, représentée par Me Pronost, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 24 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Bamako (Mali) du 22 juillet 2021 refusant de délivrer aux enfants F, C et E B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la situation des demandeurs, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de prononcer la suppression des propos du mémoire en défense insinuant qu'elle aurait obtenu frauduleusement le statut de réfugiée ;

4°) de condamner l'Etat au versement d'une somme d'un euro symbolique à titre de dommages et intérêts ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- il n'est pas démontré que la commission se soit réunie en étant régulièrement composée ;

- les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration ont été méconnues ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation s'agissant de l'authenticité et de la valeur probante des documents d'état civil produits, qui sont corroborés par des éléments de possession d'état ;

- le père des enfants a donné son accord à leur venue en France et lui a délégué son autorité parentale ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et celle de ses enfants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 décembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. G,

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public,

- et les observations de Me Pronost, en présence de Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante guinéenne née le 10 octobre 1990, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugiée par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour ses trois enfants allégués, F, C et E B, respectivement nés les 12 octobre 2009, 18 septembre 2011 et 2 mai 2014. Ces demandes ont été rejetées par des décisions de l'autorité consulaire française à Bamako du 22 juillet 2021. Le recours formé contre ces refus consulaires devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision du 24 novembre 2021, dont la requérante demande au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions du premier alinéa de l'article L. 561-4 de ce code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

4. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. La décision attaquée est fondée sur le motif tiré de ce que les actes de naissance produits pour les demandeurs de visa ne sont pas conformes aux articles 43 et 77 de la loi n°06-024 du 28 juin 2006 régissant l'état civil malien et 126 et 160 de la loi n°2011-087 du 30 décembre 2011 portant code des personnes et de la famille malien, et comportent des dates de naissance des parents différentes de celles figurant sur le passeport du père allégué et de celles déclarées à l'OFPRA, ce qui leur ôte toute valeur authentique, Mme D n'ayant en outre déclaré l'existence des enfants à l'OFPRA qu'au mois de janvier 2021, de sorte que leur identité et leur lien de filiation avec l'intéressée ne sont pas établis.

6. Pour établir l'identité des demandeurs de visa et leur lien de filiation avec Mme D, celle-ci produit pour chacun d'eux le troisième volet de leur acte de naissance ainsi qu'un extrait d'acte de naissance. Ces documents font état du lien de filiation des demandeurs avec Mme F D et M. H B. Si l'administration fait valoir que ces actes contreviennent aux dispositions des articles 77 du code civil malien issu de la loi n°87-37 du 16 mars 1987 et 160 du code des personnes et de la famille malien issu de la loi n°2011-087 du 30 décembre 2011, selon lesquelles l'identité des parents d'un enfant né hors mariage n'est indiquée que si ceux-ci le reconnaissent, il ne résulte toutefois pas de ces dispositions que la mention de cette reconnaissance devrait figurer sur le volet n°3 d'acte de naissance. Par ailleurs, la seule circonstance que la date d'établissement des actes de naissance y soit indiquée en chiffres, en méconnaissance des articles 43 du code civil malien et 126 du code des personnes et de la famille malien n'est pas de nature à remettre en cause leur authenticité, les dates de naissance étant inscrites en toutes lettres conformément à ces mêmes dispositions. Enfin, la circonstance que l'acte de naissance de l'enfant Aboubacar indique que Mme D est née en 1982 et non en 1990, et que celui de l'enfant C mentionne que son père est né en 1976 et non en 1974, ne suffit pas à ôter toute valeur probante à ces documents. Il en va de même de la circonstance que Mme D ait déclaré tardivement l'existence des enfants à l'OFPRA, dès lors par ailleurs que tous les trois sont nés au Mali au cours de la période où l'intéressée a déclaré y résider dans le cadre de sa demande d'asile, à la suite de son départ de Guinée en 2007. Dans ces conditions, l'identité des demandeurs de visa et leur lien de filiation avec Mme D devant être tenus pour établis, cette dernière est fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

7. L'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Dans son mémoire en défense communiqué à la requérante, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir qu'aucune autorisation de sortie du territoire n'a été produite.

9. Aux termes des dispositions de l'article L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

10. Il ressort des pièces du dossier que par un jugement du 28 avril 2021, le tribunal de grande instance de la commune V du district de Bamako a, sur requête du père des demandeurs de visa, délégué l'exercice de l'autorité parentale sur ces derniers à Mme D, domiciliée en France. Dans ces conditions, si aucune autorisation expresse du père des enfants A les laisser venir en France n'a été produite, il ne résulte pas de l'instruction que la commission aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif. Dès lors, il n'y a pas lieu de procéder à la substitution de motif sollicitée.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme D est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

12. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux enfants F, C et E B les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions de la requête tendant à la suppression de passage présentant un caractère injurieux, outrageant ou diffamatoire :

13. Aux termes de l'article L. 741-2 du code de justice administrative : " () Pourront néanmoins les juges, saisis de la cause et statuant sur le fond, prononcer la suppression des discours injurieux, outrageants ou diffamatoires, et condamner qui il appartiendra à des dommages-intérêts () ".

14. Le passage du mémoire en défense dans lequel le ministre s'interroge sur la matérialité des menaces subies par Mme D en Guinée, même s'il est dépourvu de tout utilité et de tout fondement, n'excède pas les limites de la controverse entre parties dans le cadre d'une procédure contentieuse et ne présente pas de caractère injurieux, outrageant ou diffamatoire. Les conclusions de la requête tendant à leur suppression doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

15. Compte-tenu de ce qui a été dit au point précédent, les conclusions indemnitaires de la requête tendant à la condamnation de l'Etat à verser à Mme D la somme symbolique de 1 euro à titre de dommages et intérêts doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Pronost d'une somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 24 novembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux enfants F B, C B et E B les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pronost une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme F D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pronost.

Délibéré après l'audience du 9 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2023.

Le rapporteur,

T. G

La présidente,

S. RIMEULa greffière,

S. LE DUFF La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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