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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2206452

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2206452

mercredi 14 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2206452
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantSELARL EDEN ROUEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 mai 2022, Mme A D épouse B, agissant en son nom et en qualité de représentante légale de Georges Dieuveil B, représentée par Me Madeline, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 mars 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'ambassade de France au Congo du 26 novembre 2021 refusant de délivrer à l'enfant Georges Dieuveil B un visa de long séjour " adoption " ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans le délai de huit jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que l'adoption doit en l'espèce s'analyser en une adoption intrafamiliale et non comme une adoption internationale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2022, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant également une substitution de motifs.

La requête a été communiquée le 31 mai 2022 au ministre de l'intérieur, qui n'a pas produit d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention de la Haye du 29 mai 1993 relative à la protection des enfants et à la coopération en matière internationale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Nève, substituant Me Madeline, représentant Mme D épouse B.

Considérant ce qui suit :

1. Par un jugement du 18 décembre 2020, le tribunal de grande instance de Brazzaville (République du Congo) a prononcé l'adoption de l'enfant Georges Dieuveil Mpiola, ressortissant congolais né le 7 juillet 2006, par Mme D épouse B, sa tante, et le conjoint de cette dernière, ressortissants français. La demande de visa de long séjour au titre de l'adoption déposée en faveur de l'intéressé a été rejetée par une décision de l'ambassade de France au Congo du 26 novembre 2021. Le recours formé contre cette décision devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision du 17 mars 2022, dont la requérante demande au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que la République du Congo, qui est comme la France partie à la convention de la Haye du 29 mai 1993 sur la protection des enfants et la coopération en matière d'adoption internationale depuis le 11 décembre 2019, n'ayant pas mis en place les mécanismes de coopération nécessaires à l'application de cette convention, les adoptions internationales y sont suspendues depuis l'entrée en vigueur de cette convention, le 1er avril 2020 ; d'autre part, du défaut de production par les intéressés des documents de procédure requis, faute d'avoir saisi les autorités compétentes, et du non-respect des articles 14 et 15 de ladite convention prévoyant que les adoptants disposent d'un agrément à l'adoption.

3. En premier lieu, en vertu de l'article 1er de la convention signée à La Haye le 29 mai 1993 relative à la protection des enfants et à la coopération en matière d'adoption internationale, celle-ci a pour objet d'établir des garanties pour que les adoptions internationales aient lieu dans l'intérêt supérieur de l'enfant et dans le respect des droits fondamentaux qui lui sont reconnus en droit international, d'instaurer un système de coopération entre les États contractants pour assurer le respect de ces garanties et prévenir ainsi l'enlèvement, la vente ou la traite d'enfants, et enfin d'assurer la reconnaissance dans les États contractants des adoptions réalisées selon la Convention.

4. La France a déposé, le 30 juin 1998, son instrument de ratification de la convention de la Haye du 29 mai 1993. La République du Congo a déposé, le 11 décembre 2019, son instrument de ratification de cette même convention. En application des stipulations de l'article 46 de la convention, celle-ci est entrée en vigueur en France le 1er octobre 1998 et le 1er avril 2020 en République du Congo. Il en résulte qu'à compter de cette dernière date, la convention était en vigueur tant en France qu'au Congo. Dès lors, la convention de la Haye était applicable à la démarche d'adoption entreprise par Mme D au mois d'août 2020.

5. Aux termes des stipulations du premier paragraphe de l'article 2 de la convention de la Haye du 29 mai 1993 : " La Convention s'applique lorsqu'un enfant résidant habituellement dans un Etat contractant (" l'Etat d'origine ") a été, est ou doit être déplacé vers un autre Etat contractant (" l'Etat d'accueil "), soit après son adoption dans l'Etat d'origine par des époux ou une personne résidant habituellement dans l'Etat d'accueil, soit en vue d'une telle adoption dans l'Etat d'accueil ou dans l'Etat d'origine ". La circonstance que Mme B ait la double nationalité franco-congolaise n'est ainsi pas de nature à écarter l'adoption objet de la demande de visa du champ d'application de la convention, dès lors que l'intéressée réside en France, où elle souhaite faire venir l'enfant, résidant au Congo. Il en va de même de la circonstance qu'il s'agisse d'une adoption intrafamiliale, le guide des bonnes pratiques relatif à la mise en œuvre et au fonctionnement de cette convention prévoyant expressément que celle-ci s'applique aux adoptions intrafamiliales, l'enfant ayant en outre été également adopté par le conjoint de Mme D épouse B.

6. Aux termes des stipulations de l'article 5 de cette convention : " Les adoptions visées par la Convention ne peuvent avoir lieu que si les autorités compétentes de l'Etat d'accueil: a) ont constaté que les futurs parents adoptifs sont qualifiés et aptes à adopter ; b) se sont assurées que les futurs parents adoptifs ont été entourés des conseils nécessaires ; et c) ont constaté que l'enfant est ou sera autorisé à entrer et à séjourner de façon permanente dans cet Etat ". Aux termes de l'article 14 de la convention : " Les personnes résidant habituellement dans un Etat contractant, qui désirent adopter un enfant dont la résidence habituelle est située dans un autre Etat contractant, doivent s'adresser à l'Autorité centrale de l'Etat de leur résidence habituelle ". Et aux termes de l'article 15 de cette convention : " 1. Si l'Autorité centrale de l'Etat d'accueil considère que les requérants sont qualifiés et aptes à adopter, elle établit un rapport contenant des renseignements sur leur identité, leur capacité légale et leur aptitude à adopter, leur situation personnelle, familiale et médicale, leur milieu social, les motifs qui les animent, leur aptitude à assumer une adoption internationale, ainsi que sur les enfants qu'ils seraient aptes à prendre en charge.2. Elle transmet le rapport à l'Autorité centrale de l'Etat d'origine ".

7. Par ailleurs, si, en vertu de l'article 18 de la convention, " Les Autorités centrales des deux États prennent toutes mesures utiles pour que l'enfant reçoive l'autorisation de sortie de l'État d'origine, ainsi que celle d'entrée et de séjour permanent dans l'État d'accueil ", son article 19, paragraphe 1, stipule que " Le déplacement de l'enfant vers l'État d'accueil ne peut avoir lieu que si les conditions de l'article 17 ont été remplies. " Selon l'article 17 de la convention : " Toute décision de confier un enfant à des futurs parents adoptifs ne peut être prise dans l'État d'origine que / a) si l'Autorité centrale de cet État s'est assurée de l'accord des futurs parents adoptifs ; / b) si l'Autorité centrale de l'État d'accueil a approuvé cette décision, lorsque la loi de cet État ou l'Autorité centrale de l'État d'origine le requiert ; / c) si les Autorités centrales des deux États ont accepté que la procédure en vue de l'adoption se poursuive ; et / d) s'il a été constaté conformément à l'article 5 que les futurs parents adoptifs sont qualifiés et aptes à adopter et que l'enfant est ou sera autorisé à entrer et à séjourner de façon permanente dans l'État d'accueil ". Enfin, aux termes de l'article 23, paragraphe 1, de la même convention : " Une adoption certifiée conforme à la Convention par l'autorité compétente de l'État contractant où elle a eu lieu est reconnue de plein droit dans les autres États contractants. Le certificat indique quand et par qui les acceptations visées à l'article 17, lettre c), ont été données ".

8. La requérante ne conteste pas sérieusement ne pas avoir saisi l'autorité centrale française préalablement à l'engagement des démarches en vue de l'adoption du demandeur de visa auprès des autorités judiciaires congolaises, en méconnaissance des stipulations de l'article 14 de la convention de la Haye. L'intéressée ne justifie pas disposer de l'agrément délivré par l'Etat d'accueil, qui permet de vérifier que l'adoptant est apte et qualifié à adopter conformément aux articles 5 et 15 de cette même convention. Enfin, la procédure d'adoption engagée à l'initiative de Mme D épouse B et M. B ne respecte pas davantage les garanties procédurales et les mécanismes de coopération prévus aux articles 17 et 23 de la convention, relatifs notamment à l'acceptation de la poursuite de la procédure d'adoption et à l'établissement d'un certificat de conformité de l'adoption. Dans ces conditions, la commission de recours n'a commis ni erreur de droit ni erreur d'appréciation en se fondant sur le motif tiré du non-respect de la procédure prévue par les stipulations précitées de la convention de la Haye du 29 mai 1993. Il résulte de l'instruction que la commission aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif.

9. En deuxième lieu, Mme D épouse B apporte peu d'éléments sur la réalité et l'intensité des liens, autres que juridiques, l'unissant au demandeur de visa, notamment antérieurement à la mise en œuvre de la procédure d'adoption à l'été 2020. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'enfant serait dépourvu de toute attache familiale en République du Congo, où il a toujours vécu et où réside son père biologique, quand bien même celui-ci serait amené à s'absenter régulièrement et souffre de problèmes de santé. Enfin, l'adoption du demandeur de visa n'a pas été prononcée dans son intérêt supérieur. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que l'adoption dont se prévaut Mme D épouse B est intervenue en méconnaissance de la convention de La Haye du 29 mai 1993, dont l'un des buts est de garantir que les adoptions internationales ont lieu dans l'intérêt supérieur de l'enfant et le respect de ses droits fondamentaux. Il suit de là que la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision contestée de la commission de recours serait contraire à l'intérêt supérieur de l'enfant protégé par le premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision attaquée. Les conclusions à fin d'annulation de la requête ne peuvent donc qu'être rejetées, de même que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D épouse B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D épouse B, au ministre de l'Europe et des affaires étrangères et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2022.

Le rapporteur,

T. C

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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