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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2206675

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2206675

vendredi 10 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2206675
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 mai 2022, M. H B et Mme G B, agissant en leur nom et en qualité de représentants légaux des enfants E et C B, et M. D B, représentés par Me Régent, doivent être regardés comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 22 décembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française en Guinée et en Sierra Leone du 13 août 2021 refusant de délivrer à Mme B, à M. D B et aux enfants E et C B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes de visa, dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur conseil, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de ces mêmes dispositions, s'agissant des documents d'état civil et des éléments de possession d'état fournis pour établir l'identité et la filiation des demandeurs de visa ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur leur situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 décembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au non-lieu à statuer en ce qui concerne Mme B et les enfants E et C B, et au rejet des conclusions de la requête en tant qu'elles concernent M. D B.

Il fait valoir que :

- il a donné instruction, par note diplomatique du 9 décembre 2022, au poste consulaire de Conakry (Guinée) de délivrer les visas de long séjour sollicités par Mme G B et les enfants E et C B ;

- les moyens soulevés dans la requête, en ce qui concerne M. D B, ne sont pas fondés.

Des pièces produites pour M. B ont été enregistrées le 6 décembre 2022 et n'ont pas été communiquées.

M. H B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F,

- et les observations de Me Régent, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. H B, ressortissant guinéen né le 6 décembre 1978, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 2 octobre 2019. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour sa conjointe et leurs deux enfants allégués, J G B et les enfants E et C B, respectivement nés les 3 mars 1988, 11 décembre 2006 et 9 avril 2009, ainsi que pour M. D B, né le 4 janvier 2004, que M. H B présente comme son fils issu d'une précédente union. Ces demandes ont été rejetées par une décision de l'autorité consulaire française en Guinée et en Sierra Leone du 13 août 2021. Le recours formé contre cette décision de refus devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision du 22 décembre 2021, dont les requérants demandent au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions du ministre de l'intérieur et des outre-mer à fin de non-lieu à statuer :

2. Il ressort des pièces du dossier que les visas sollicités par Mme B et les enfants E et C B leur ont été délivrés le 3 janvier 2023. Par suite, les conclusions de la requête à fin d'annulation et d'injonction sont, en ce qui les concerne, devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision attaquée en tant qu'elle concerne M. D B :

3. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

7. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés de ce que l'acte de naissance de Mohamed B, transcrit postérieurement à la reconnaissance du statut de réfugié de M. H B, n'est pas conforme aux dispositions de la loi guinéenne (date et lieu de naissance, profession et domicile des père et mère non mentionnés), et de la coexistence de deux jugements supplétifs rendus à la même date pour M. D B, portant des informations différentes, ôtant tout caractère authentique aux actes produits, cette production relevant d'une intention frauduleuse.

8. Pour établir l'identité de M. D B et son lien de filiation avec le réunifiant, les requérants produisent un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance rendu par le tribunal de première instance de Dixinn le 24 septembre 2020 sous le n°12312/2020, ainsi que l'acte de naissance établi suivant transcription de ce jugement le 9 octobre 2020 sous le n°5091, faisant état de la naissance de l'intéressé le 4 janvier 2004 et de son lien de filiation avec M. H B et Mme I A. La circonstance que ce jugement ait été rendu postérieurement à la reconnaissance du statut de réfugié de M. B ne permet pas de conclure à son caractère frauduleux. Il n'est également pas démontré que la mention des dates et lieu de naissance, de la profession et du domicile des parents devrait figurer dans l'acte de naissance établi suivant transcription d'un jugement supplétif, cette circonstance ne permettant en tout état de cause pas de démontrer le caractère frauduleux dudit jugement. Il ne ressort, par ailleurs, pas des pièces du dossier que l'intéressé serait titulaire de deux jugements supplétifs tenant lieu d'acte de naissance comportant des informations différentes, seul le jugement n°12312/2020 ayant été produit par les parties. Enfin, si le ministre fait valoir en défense que ce jugement comporte une anomalie en ce qu'il indique avoir été rendu sur requête de Mme A, décédée en 2010, les requérants ont produit en réplique un jugement rendu par le tribunal de première instance de Dixinn le 20 décembre 2022, ordonnant la " rectification d'erreur matérielle sur le jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance de l'enfant B Mohamed () [jugeant et disant] qu'au lieu de A I () soit écrit et lus désormais que la requérante soit elle-même Mme G B ". Dans ces conditions, l'identité du demandeur de visa et son lien de filiation avec M. H B doivent être tenus pour établis. Les requérants sont ainsi fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée en tant qu'elle concerne Mohamed B.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte en tant qu'elles concernent M. D B :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D B le visa de long séjour sollicité, dans le délai d'un mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. H B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Régent d'une somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction de la requête en tant qu'elles concernent Mme G B et les enfants E et C B.

Article 2 : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 22 décembre 2021 est annulée en tant qu'elle concerne M. D B.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D B le visa de long séjour sollicité, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Régent une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. H B, à Mme G B, à M. D B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Régent.

Délibéré après l'audience du 20 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2023.

Le rapporteur,

T. F

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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