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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2206714

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2206714

vendredi 30 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2206714
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 semaines - 7ème chambre
Avocat requérantBEARNAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 23 mai et le 24 août 2022, Mme B E D, représentée par Me Béarnais, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 mai 2022 par lequel le préfet de la Mayenne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de 8 jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation et la munir, le temps de cet examen, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la compétence de l'auteur de l'acte n'est pas établie ;

- l'arrêté attaqué n'est pas suffisamment motivé ;

- le droit d'être entendu tel qu'il résulte de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne n'a pas été mis en œuvre avant l'édiction de l'arrêté attaqué ;

- la mesure d'éloignement est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle au regard des risques encourus ; le préfet n'a pas examiné sa situation au regard de l'article 33 de la convention de Genève, tel que mentionné à l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la mesure d'éloignement méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 juillet 2022, le préfet de la Mayenne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale a été accordé à Mme E D par une décision du 25 juillet 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Kaczynski, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Kaczynski, magistrat désigné a été entendu au cours de l'audience publique du 12 septembre 2022 à 14H00.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 4o La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3o ".

2. La demande d'asile de Mme B E D, ressortissante de la République démocratique du Congo, née le 12 septembre 1992, entrée irrégulièrement en France le 11 septembre 2020, a été rejetée par décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) en date du 20 septembre 2021, confirmée par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) en date du 1er mars 2022. Mme E D demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 12 mai 2022 par lequel le préfet de la Mayenne en application du 4° de l'article L. 611-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lui a en conséquence fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays vers lequel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré.

3. En premier lieu, par arrêté du 3 mai 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Mayenne a donné délégation à M. A C, directeur de la citoyenneté, signataire de l'arrêté litigieux, à l'effet de signer, notamment, les décisions portant obligation de quitter le territoire français, les décisions fixant le pays de destination et les décisions portant assignation à résidence. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de ce signataire doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, s'agissant tant de la décision portant obligation de quitter le territoire que de la décision fixant le pays de destination. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que celui-ci vise les textes dont il est fait application et en particulier le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article L. 541-2 du même code en précisant que la requérante ne dispose plus du droit de se maintenir en France après le rejet de sa demande d'asile. La circonstance que cet arrêté ne précise pas sur laquelle des hypothèses listées de a) à d) du 1° de l'article L. 541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile il se fonde, alors même qu'il y est précisé que la demande d'asile de l'intéressée a fait l'objet d'un rejet, n'est pas de nature à vicier cette décision. Par ailleurs, la décision portant obligation de quitter le territoire français énonce avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de fait, en particulier la situation de l'intéressée. S'agissant de la décision fixant le pays de destination, la décision mentionne que la requérante n'a pas établi la réalité de risques auxquels elle serait exposée en cas de retour dans le pays dont elle a la nationalité. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté comme manquant en fait, s'agissant tant de la mesure d'éloignement que de la décision fixant le pays de destination Par ailleurs, il ne ressort ni de cette motivation, ni d'aucun autre élément du dossier que cet arrêté aurait été pris sans un examen suffisant de la situation personnelle de Mme E D que le préfet ne pouvait mener qu'au vu des éléments que le requérant avait produits.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse uniquement aux institutions et organes de l'Union. Le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un Etat membre est donc inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts Il n'implique toutefois pas systématiquement l'obligation pour l'administration d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, l'étranger soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de demander un entretien pour faire valoir ses observations orales. En particulier, lorsqu'il demande l'asile, l'étranger, du fait même de l'accomplissement de cette démarche qui vise à ce qu'il soit autorisé à se maintenir en France et ne puisse donc pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement forcé, ne saurait ignorer qu'en cas de refus il sera en revanche susceptible de faire l'objet d'une telle décision. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande qui doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter toutes les précisions qu'il juge utile. En principe, il se trouve ainsi en mesure de présenter à l'administration, à tout moment de la procédure, des observations et éléments de nature à faire obstacle à l'édiction d'une mesure d'éloignement. Enfin, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'entraîner l'annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative aurait pu, en fonction des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, aboutir à un résultat différent du fait des observations et éléments que l'étranger a été privé de faire valoir.

6. En l'espèce, Mme E D, qui ne pouvait ignorer, depuis le rejet définitif de sa demande d'asile, qu'elle était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement, n'établit ni même n'allègue avoir sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'elle aurait été empêchée de s'exprimer avant que ne soit prise l'obligation de quitter le territoire français contestée. Si elle fait état de plusieurs circonstances, dont des problèmes de santé dont son enfant serait affecté ainsi que d'éléments nouveaux relatifs à ses craintes en cas de retour dans son pays, il lui appartenait, à elle, d'en faire état auprès de l'administration. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le droit d'être entendu n'a pas été mis en œuvre avant l'édiction de l'arrêté contesté ne peut qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Les dispositions du présent article s'appliquent sous réserve du respect des stipulations de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951, et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. ". Cet article 33 stipule : " 1. Aucun des Etats Contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. / () ". Dès lors que la qualité de réfugié n'a pas été reconnue à Mme E D, l'invocation de la méconnaissance des stipulations de l'article 33 précité est, en tout état de cause, inopérante à l'appui des conclusions en annulation de la mesure d'éloignement.

8. En cinquième lieu, pour établir que la décision attaquée méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, Mme E D fait valoir la présence de ses enfants en France, dont un a des problèmes de santé, ainsi que le fait qu'elle y disposerait d'un " réseau amical ". Toutefois elle ne précise pas davantage en quoi consisterait ce " réseau ", alors qu'elle ne conteste pas que plusieurs membres de sa famille, dont ses parents et l'un de ses enfants se trouvent dans le pays dont elle est ressortissante. Par ailleurs, les enfants de la requérante présents en France ont vocation à l'accompagner dans son retour dans son pays. Il n'est enfin pas même soutenu que les enfants de F E D ne pourraient pas poursuivre leur scolarité en République démocratique du Congo et que son enfant malade ne pourrait y recevoir les soins adéquats. Ainsi, et eu égard à la durée et aux conditions du séjour de Mme E D en France, la mesure d'éloignement ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée.

9. En sixième et dernier lieu, Mme E D soutient qu'elle-même et ses enfants seraient exposés, en cas de retour dans son pays, à des traitements inhumains ou dégradants, prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, à l'appui de ce moyen, la requérante se borne à produire le récit qui accompagnait sa demande d'asile faite à l'OFPRA, le compte rendu de l'entretien avec l'officier de protection ainsi que les deux décisions rejetant sa demande. Or, l'analyse concordante de l'OFPRA et de la CNDA a conduit à l'absence de risques actuels en cas de retour de l'intéressée dans son pays. Mme E D, qui se borne à produire de la documentation générale sur la situation sécuritaire en République démocratique du Congo, n'a produit à l'appui de ses dires strictement aucun élément permettant de vérifier la véracité de ses dires. Si elle précise disposer d'éléments d'actualisation de sa situation, elle s'est gardée de les produire à la présente instance. Par suite, l'existence des risques allégués n'est pas établie.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme E D doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E D, au préfet de la Mayenne et à Me Béarnais.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

D. KACZYNSKILa greffière,

Y. BOUBEKEUR

La République mande et ordonne au préfet de la Mayenne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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