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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2207264

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2207264

mardi 28 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2207264
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er juin et 9 novembre 2022, Mme G C, agissant en son nom et en qualité de représentante légale des enfants B D, E et A C, représentée par Me Régent, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française en Guinée et en Sierra Leone refusant de délivrer aux enfants B D et E C des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de produire le résultat des levées d'acte sollicitées auprès des autorités guinéennes ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la demande de visa, dans les mêmes conditions de délai ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des documents d'état civil fournis pour établir l'identité et la filiation des demandeurs de visa, ainsi que des éléments de possession d'état ;

- le motif tiré de l'absence de délégation d'autorité parentale et d'autorisation de sortie de la part du père des enfants est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et celle de ses enfants.

La requête a été transmise le 8 juin 2022 au ministre de l'intérieur, qui n'a pas produit d'observation en défense.

Une pièce produite pour Mme C a été enregistrée le 17 janvier 2023 et n'a pas été communiquée.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F,

- et les observations de Me Régent, en présence de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G C, ressortissante guinéenne, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugiée par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 6 octobre 2020. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour Hadja D et E C, nés les 2 octobre 2005 et 21 avril 2012, que Mme C présente comme ses enfants. Ces demandes ont été rejetées par une décision de l'autorité consulaire française en Guinée et en Sierra Leone du 19 août 2021. Le recours formé contre ce refus consulaire devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision implicite née le 8 décembre 2021, à laquelle s'est substituée une décision expresse, intervenue le 2 février 2022 dont la requérante demande au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / (..) 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions du premier alinéa de l'article L. 561-4 de ce code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une réfugiée statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

4. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

6. Enfin, aux termes des dispositions de l'article L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

7. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés de ce que le père des demandeurs de visa n'a pas donné son consentement à la délégation d'autorité parentale, ni son accord à la sortie des enfants de leur pays de résidence, de la transcription tardive des actes de naissance, respectivement 15 et 8 ans après la naissance des intéressés, et postérieurement à l'obtention du statut de réfugié par leur mère, et de ce que les jugements supplétifs ont été prononcés à la requête d'un tiers non habilité à engager une telle procédure, n'étant pas investi à cette date de l'autorité parentale sur les intéressés.

8. D'une part, pour établir l'identité des demandeurs de visa et leur lien de filiation avec Mme C, celle-ci produit pour chacun d'eux un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance rendu par le tribunal de première instance de Conakry II. Ces jugements font état des naissances respectives des intéressés les 2 octobre 2005 et 21 avril 2012, ainsi que de leur lien de filiation avec Mme C.

9. La circonstance que ces jugements aient été rendus 15 et 8 ans après les naissances, postérieurement à l'obtention du statut de réfugiée de Mme C, ne permet pas de conclure à leur caractère frauduleux. Si la commission relève également que ces jugements ont été obtenus sur la requête d'un tiers non investi de l'autorité parentale, cette circonstance n'est pas de nature à établir que ces décisions juridictionnelles étrangères, dont il n'appartient pas au juge national d'apprécier le bien-fondé, auraient été obtenues frauduleusement, alors au demeurant que les articles du droit local guinéen mentionnés dans la décision attaquée, non produits, n'ont pas pour effet d'interdire une telle pratique. Dans ces conditions, l'identité des demandeurs de visa et leur lien de filiation avec Mme C doivent être tenus pour établis par ces jugements. La décision attaquée est ainsi entachée d'une erreur d'appréciation à ce titre.

10. D'autre part, par un jugement du tribunal de première instance de Dixinn rendu le 19 janvier 2021, l'autorité parentale sur les enfants B D C et E C a été confiée à Mme H C, sœur de la requérante. Par un second jugement, rendu par ce même tribunal le 21 juin 2022, soit postérieurement à la décision attaquée, ce même tribunal a confié l'autorité parentale sur les enfants à la requérante.

11. Il est constant que le père des enfants n'a ni consenti à déléguer l'autorité parentale sur les demandeurs de visa, ni donné son autorisation à leur sortie du territoire, et que Mme G C n'était, d'ailleurs, elle-même plus titulaire de l'autorité parentale sur les enfants à la date de la décision attaquée.

12. Toutefois, aux termes des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. La requérante soutient sans être contestée avoir été amenée à déléguer l'autorité parentale sur les demandeurs de visas à sa sœur afin que celle-ci puisse les représenter dans le cadre de leurs démarches réalisées en Guinée. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'occasion du départ de Mme C pour la France, en 2019, les deux demandeurs de visa ont été confiés à une cousine, puis à la sœur de Mme C, à laquelle cette dernière a envoyé régulièrement de l'argent au cours de l'année 2021. Mme C soutient également que le père de ses enfants a pour projet de marier Hadja contre son gré. La reconnaissance du statut de réfugiée à Mme C est, en effet, liée à son engagement dans la lutte contre l'excision, dont elle a elle-même été victime, ainsi que sa fille ainée, ce qui lui a valu de subir des menaces et des violences de la part de son conjoint et de sa belle-famille, notamment lorsqu'elle s'est opposée à l'excision de sa plus jeune fille née en 2014. Cette dernière s'est, d'ailleurs, vu reconnaître la qualité de réfugiée en même temps que sa mère le 6 octobre 2020.

14. Compte-tenu de ce qui précède, dans les circonstances particulières de l'espèce, il est de l'intérêt supérieur des demandeurs de visa qu'ils puissent rejoindre leur mère en France. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

15. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête ni d'enjoindre au ministre de produire les résultats de la levée d'acte initiée auprès des autorités guinéennes, que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

16. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux enfants B D C et E C les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

17. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Régent de la somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 2 février 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Hadja D C et E C les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme G C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Régent.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 février 2023.

Le rapporteur,

T. F

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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