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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2207266

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2207266

mardi 28 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2207266
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er juin 2022, Mme F D E, agissant en son nom et en qualité de représentante légale des enfants A et I C B, représentée par Me Le Floch, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 30 mars 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'ambassade de France à Djibouti refusant de délivrer aux enfants A et I C B un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de procéder au réexamen des demandes de visa, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- il n'est pas démontré que la commission ait été régulièrement composée lorsque son recours a été examiné;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles L. 561-2 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des documents fournis pour établir l'identité des demandeuses de visa et leur lien de filiation avec la réunifiante ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 décembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Un mémoire produit par Mme D E a été enregistré le 25 janvier 2023 et n'a pas été communiqué.

Mme D E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. G,

- et les observations de Me Le Floch, représentant Mme D E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F D E, ressortissante somalienne née le 1er juin 1980, a été admise au bénéfice de la protection subsidiaire par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 27 septembre 2017. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour ses deux filles alléguées, A et I C B, toutes deux nées le 27 juillet 2008, auprès de l'ambassade de France à Djibouti. Ces demandes ont été rejetées le 7 janvier 2021. Le recours formé contre cette décision de refus devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté, en dernier lieu, par une décision du 30 mars 2022, dont la requérante demande au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des documents produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

4. La décision attaquée est fondée sur le motif tiré de ce que les certificats de naissance des demandeuses de visa ne présentent ni les conditions de forme ni les conditions de fond permettant de les considérer comme des actes d'état civil et s'apparentent davantage à des attestations, sans valeur authentique ni caractère probant, et ne permettent pas d'établir l'identité des demandeuses et leur lien familial allégué avec la réunifiante.

5. La requérante produit à l'appui de la requête, pour chacune des demandeuses de visa, un certificat de naissance et un certificat de confirmation d'identité, délivrés le 2 octobre 2018 par la municipalité de Mogadiscio (Somalie), faisant notamment état de leur naissance le 27 juillet 2008 et de leur lien de filiation avec Mme F D E et, s'agissant du certificat de naissance, avec M. C B H.

6. Ces documents, délivrés notamment pour pallier à la destruction des registres d'état civil somaliens lors du conflit armé dans cet Etat, ne peuvent être qualifiés d'actes d'état civil au sens de l'article 47 du code civil. Ils demeurent, néanmoins, des éléments de preuve utiles à l'établissement de l'identité et de la filiation de leur détenteur, sous réserve de présenter des garanties suffisantes d'authenticité.

7. Les observations du ministre concernant les mentions-pré imprimées figurant dans ces documents, qui ne correspondraient pas à celles habituellement utilisées par l'administration somalienne, et qui sont de surcroit rédigées en somali et en anglais, langue non officielle, ne suffisent pas à ôter toute valeur probante à ces documents, le ministre indiquant lui-même que la délivrance d'actes d'état civil en Somalie échappe à toute norme juridique clairement établie. En outre, les informations contenues dans ces documents sont corroborées par les autres éléments produits au dossier. En effet, il ressort des pièces du dossier que Mme D E a mentionné l'existence des demandeuses de visa dans le cadre de sa demande d'asile, déposée le 17 juin 2016. Ces déclarations sont corroborées par celles de M. J C B, fils de K D E, également bénéficiaire de la protection subsidiaire en France, qui a mentionné l'existence de ses deux sœurs jumelles, nées en juillet 2008, dans le cadre de sa propre demande d'asile. Les demandeuses de visa sont également mentionnées dans l'ordonnance de non conciliation rendue par le tribunal judiciaire de Besançon le 5 novembre 2020 entre Mme D E et son conjoint, M. B H, lui-même bénéficiaire d'une protection internationale en France. Si ce dernier n'avait pas mentionné l'existence des demandeuses de visa dans le cadre de sa demande d'asile en 2015, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la décision de l'OFPRA admettant Mme D E au bénéfice de la protection subsidiaire, que l'intéressé avait disparu en janvier 2008, alors que Mme D E n'était enceinte que de deux mois. La requérante produit, enfin, des preuves de transfert d'argent effectués en 2020 vers un tiers, lequel a attesté que cet argent était destiné à l'entretien des demandeuses de visa, séjournant alors à Djibouti. Compte-tenu de ces éléments, l'identité des demandeuses de visa et leur lien de filiation avec Mme D E doivent être tenus pour établis. Cette dernière est ainsi fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à A C B et Asia C B les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme D E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Le Floch d'une somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 30 mars 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à A C B et Asia C B les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Le Floch une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme F D E, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Le Floch.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 février 2023.

Le rapporteur,

T. G

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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