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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2207682

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2207682

jeudi 6 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2207682
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL R & P AVOCATS - OLIVIER RENARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 15 juin 2022, 14 et 23 février 2023, Mme B E, représentée par Me Renard, demande au Tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 février 2022 par lequel le préfet de la Vendée a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination vers lequel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vendée, à titre principal de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard, à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa demande, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et, dans l'attente, de la munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, relative à l'aide juridique, sous réserve pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte tenu de son ancienneté sur le territoire, de ses attaches familiales en France, de ses efforts d'intégration ainsi que de la distension de ses liens avec son pays d'origine ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale dès lors que la décision portant refus de titre de séjour est illégale ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision sur sa situation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 février 2023, le préfet de la Vendée conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Par une décision du 16 mai 2022, le bureau d'aide juridictionnelle (section administrative) du tribunal judicaire de Nantes a admis Mme E à l'aide juridictionnelle totale.

Vu :

- le jugement du vice-président désigné du Tribunal n°1913403 du 12 décembre 2019 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Caro,

- et les observations de Me Lejosne, substituant Me Renard, représentant Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B E, de nationalité russe, née le 11 août 1994 à Alaverdi en Arménie, déclare être entrée régulièrement sur le territoire français le 9 septembre 2019 munie d'un visa court séjour délivré par les autorités tchèques. Le 25 octobre 2019, l'intéressée a sollicité auprès des services de la préfecture de Maine-et-Loire la reconnaissance du statut de réfugié. La consultation du fichier Visabio ayant révélé que l'intéressée était en possession d'un visa en cours de validité délivré par les autorités tchèques, le préfet a saisi le 24 septembre 2019, sur le fondement des dispositions de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, les autorités tchèques d'une demande de prise en charge, lesquelles ont donné leur accord explicite le 22 novembre 2019 en application de l'article 22 dudit règlement. Par deux arrêtés du 28 novembre 2019, dont la légalité a été reconnue par le Tribunal le 12 décembre 2019, le préfet de Maine-et-Loire a décidé de transférer Mme E à ces autorités et l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours, renouvelable trois fois, dans le département. L'arrêté de transfert n'ayant pu être exécuté dans le délai imparti, la France est devenue l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile de Mme E, laquelle demande a été enregistrée en procédure normale, le 30 juin 2020, par la préfecture de Maine-et-Loire. Une attestation de demande d'asile a été remise en conséquence à l'intéressée ledit jour. La demande d'asile de Mme E a été rejetée le 24 juin 2021 par l'Office français pour la protection des réfugiés et apatrides, puis par la Cour nationale du droit d'asile le 13 octobre 2021. Mme E a déposé le 21 octobre 2021 à la préfecture de la Vendée une demande de carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 28 février 2022, le préfet de la Vendée a rejeté la demande de titre de séjour sollicitée par Mme E, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré. Par la présente requête, Mme E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme E, célibataire et sans enfant, est arrivée en France le 9 septembre 2019, à l'âge de 25 ans, en compagnie de sa mère, Mme F, laquelle est décédée brutalement le 18 octobre 2019 et a été enterrée à La Roche-sur-Yon. L'intéressée indique se recueillir régulièrement sur le lieu d'inhumation de sa mère. En outre, elle réside sur le territoire, depuis 2019, aux côtés de sa tante et de son oncle, Mme G épouse D et M A D, lesquels, après avoir été titulaires d'une carte de résident, ont obtenu la nationalité française le 21 décembre 2022 par naturalisation, ainsi qu'auprès de sa cousine, Mme C D et de son cousin, M. H D, titulaires de titres de séjour pluriannuels. La requérante indique que ceux-ci lui ont apporté le soutien dont elle avait besoin alors qu'elle se trouvait dans un état de grande détresse psychologique à la suite de la mort de sa mère. Il ressort des pièces du dossier et n'est pas contesté par le préfet que Mme E a témoigné de sa volonté particulière de s'insérer socialement, de mener à bien sa formation de secrétariat comptable afin de trouver un emploi, de développer des liens personnels avec la France et de s'intégrer dans la vie associative, comme le révèle notamment le soutien apporté à l'intéressée par les associations " Pastorale des migrants " et " Beth'Anaïa ". Cette dernière atteste, en particulier, de ce que la requérante, qui assure des permanences chaque mercredi et très souvent les lundis et vendredis, est très douée manuellement et artistiquement et anime un atelier de création. En outre, elle suit avec assiduité des cours de français depuis plus de deux ans et, a, depuis son arrivée en France, outre ses activités de bénévolat, déployé de nombreux efforts afin de pouvoir s'insérer professionnellement dès que sa situation administrative le lui permettra, ainsi que le révèle l'offre de travail du 12 octobre 2022 qu'elle a reçue de la part de l'entreprise Aspire afin d'y occuper le poste d'agent d'entretien, dans le cadre d'un contrat à durée déterminée d'insertion, prévoyant un salaire brut mensuel de 959,32 euros. Enfin, la requérante indique, en cohérence avec son entretien lors de sa demande d'asile, ne plus avoir d'attaches familiales dans son pays d'origine, dès lors que son père et ses deux frères ont fui la Russie en septembre 2019 et qu'elle n'a, depuis lors, plus de nouvelles de ces derniers. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet de la Vendée, en refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme E, en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme E est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 28 février 2022, par lequel le préfet de la Vendée lui a refusé un titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions du même jour, par lesquelles il l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Le présent jugement implique, eu égard au motif de l'annulation qu'il prononce, que le préfet de la Vendée délivre à Mme E une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

6. Mme E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Renard, avocat de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de celui-ci la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 février 2022 par lequel le préfet de la Vendée a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme E, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination vers lequel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Vendée, de délivrer à Mme E une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Renard la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E, au préfet de la Vendée et à Me Renard.

Délibéré après l'audience du 8 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Martin, président,

M. Labouysse, premier conseiller,

Mme Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2023.

La rapporteure,

N. CARO

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Vendée en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

V. Malingre

No 220768

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