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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2207995

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2207995

lundi 12 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2207995
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationOQTF 6 semaines - 1ère chambre
Avocat requérantSCP PIGEAU CONTE MURILLO

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I Par une requête enregistrée le 21 juin 2022 sous le n° 2207995, M. A F, représenté par Me Murillo, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er juin 2022 par lequel le préfet de la Sarthe lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation, en le munissant d'une autorisation provisoire de séjour, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au profit de M. F sur le fondement des articles L.761-1 du code de la justice et 37 de la loi du 10 juillet 1991 au titre des frais exposés.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- la compétence de l'auteur de la décision reste à démontrer ;

- le droit d'être entendu tel qu'il résulte de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne n'a pas été mis en œuvre avant son édiction ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article

L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la mesure d'éloignement méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie de conséquence.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 novembre 2022, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par les requérants n'est fondé.

II Par une requête enregistrée le 21 juin 2022 sous le n° 2207997, Mme C E, représentée par Me Murillo, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er juin 2022 par lequel le préfet de la Sarthe lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation, en la munissant d'une autorisation provisoire de séjour, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au profit de Mme E sur le fondement des articles L.761-1 du code de la justice et 37 de la loi du 10 juillet 1991 au titre des frais exposés.

Vu les pièces des dossiers.

M. F et Mme E ont obtenu l'aide juridictionnelle totale par des décisions du bureau d'aide juridictionnelle en date du 23 août 2022.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. D, magistrat honoraire, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Lesigne, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique du 24 novembre 2022 à 14H30.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes 2207995 et 2207997 présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu, dès lors, de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 4o La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3o ".

3. M. F et Mme E, ressortissants arméniens, nés respectivement le 20 août 1977 et le 24 septembre 1987, sont entrés irrégulièrement en France le 5 octobre 2020, et ont demandé le statut de réfugié, lequel leur a été refusé par décisions du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) en date des 18 octobre et 30 novembre 2021, confirmées par deux ordonnances de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) en date des 16 décembre 2021 et 11 mars 2022. Les requérants ont demandé le réexamen de leur demande d'asile et cette demande a été rejetée comme irrecevable par une décision de l'OFPRA en date du 22 mars 2022. Par la présente instance, ils demandent au tribunal d'annuler les arrêtés du 1er juin 2022 par lesquels le préfet de la Sarthe en application du 4° de l'article L. 611-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, leur a en conséquence fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel ils pourront être reconduits d'office lorsque le délai sera expiré.

4. En premier lieu, par un arrêté du 7 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Sarthe a donné délégation à M. G B, directeur de la citoyenneté et de la légalité, à l'effet de signer les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de M. B doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse uniquement aux institutions et organes de l'Union. Le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un Etat membre est donc inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts Il n'implique toutefois pas systématiquement l'obligation pour l'administration d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, l'étranger soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de demander un entretien pour faire valoir ses observations orales. En particulier, lorsqu'il demande l'asile, l'étranger, du fait même de l'accomplissement de cette démarche qui vise à ce qu'il soit autorisé à se maintenir en France et ne puisse donc pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement forcé, ne saurait ignorer qu'en cas de refus il sera en revanche susceptible de faire l'objet d'une telle décision. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande qui doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter toutes les précisions qu'il juge utile. En principe, il se trouve ainsi en mesure de présenter à l'administration, à tout moment de la procédure, des observations et éléments de nature à faire obstacle à l'édiction d'une mesure d'éloignement. Enfin, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'entraîner l'annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative aurait pu, en fonction des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, aboutir à un résultat différent du fait des observations et éléments que l'étranger a été privé de faire valoir.

6. En l'espèce, M. F et Mme E, qui ne pouvaient ignorer, depuis le rejet de leur demande d'asile, qu'ils étaient susceptibles de faire l'objet d'une mesure d'éloignement, n'établissent ni même n'allèguent avoir sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'ils auraient été empêchés de s'exprimer avant que ne soient prises les obligations de quitter le territoire français contestées et ne font pas état, dans le cadre des présentes instances, d'éléments qui, s'ils avaient été connus du préfet, auraient pu le conduire à prendre des décisions différentes. A cet égard est sans incidence la circonstance que la CNDA a rejeté leurs recours contre les décisions de l'OFPRA par ordonnances. Par suite le moyen tiré de la violation du droit d'être entendu doit être écarté.

7. En troisième lieu, si les époux F affirment que les arrêtés attaqués portent une atteinte disproportionnée à leur situation personnelle ainsi qu'à leur droit de mener une vie privée et familiale normale en France où se trouve selon eux le centre de leurs attaches personnelles, il ressort des pièces du dossier que rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale, composée des parents et de leurs enfants mineurs, se reconstitue en Arménie. Ainsi, eu égard à la durée et aux conditions du séjour en France des époux F, les arrêtés litigieux n'ont ni porté atteinte aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni ne présentent un caractère disproportionné quant à leurs conséquences sur la situation personnelle des intéressés.

8. En quatrième lieu, les moyens tirés de la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont inopérants à l'appui de conclusions tendant à l'annulation des obligations de quitter le territoire français, prises sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 de ce code. En tout état de cause, la circonstance, au demeurant non démontrée, que les requérants encourent des risques en cas de retour en Arménie en raison de la désertion de M. F pour non présentation à la mobilisation de préparation militaire et pour abandon de son véhicule de service, ne constitue par un motif humanitaire ou une circonstance exceptionnelle au sens de l'article L. 435-1 évoqué ci-dessus.

9. En cinquième lieu, la décision fixant le pays de destination, qui précise qu'ils pourront être reconduits vers le pays dont ils ont la nationalité ou tout autre pays où ils seraient admissibles est suffisamment motivée. Cette décision précise en outre que les intéressés n'établissent pas être exposés à des peines ou des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le préfet n'était pas tenu, dans la motivation de cette décision, d'exposer les motifs pour lesquels l'OFPRA ne se serait pas mépris en rejetant la demande d'asile des requérants.

10. En sixième et dernier lieu, les époux F n'ayant pas établi l'illégalité des mesures d'éloignement qui les visent, ne sont pas fondés à en exciper pour contester la légalité de la décision fixant le pays de destination.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes susvisées doivent être rejetées en toutes leurs conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : Les requêtes susvisées sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A F, à Mme C E, au préfet de la Sarthe et à Me Murillo.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

F. D La greffière,

L. LECUYER

La République mande et ordonne au préfet de la Sarthe en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,, 22079971

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