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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2208244

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2208244

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2208244
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantDANET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 28 juin 2022 et 18 février 2023, Mme B C, représentée par Me Danet, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté notifié le 15 juin 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 000 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

- la compétence de sa signataire n'est pas établie ;

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation dans son application des dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en considérant qu'elle et son conjoint ne justifiaient pas d'une communauté de vie effective de six mois en France ; leur communauté de vie a commencé en septembre 2020 ; la circonstance qu'ils ont eu un domicile distinct pendant deux mois n'est pas de nature à remettre en doute l'existence de leur vie commune ; la notion de communauté de vie se distingue de celle de cohabitation ; la charge de la preuve incombe au préfet, la communauté de vie entre les époux étant présumée ; les partenaires d'un pacte civil de solidarité ne sont pas tenus d'établir une déclaration de revenus commune au titre de l'année d'enregistrement de leur pacte ; les trois conditions fixées par l'article L. 423-2 sont satisfaites ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation en lui opposant la circonstance qu'elle se serait maintenue en situation irrégulière sur le territoire national à l'expiration de son autorisation provisoire de séjour ;

- le préfet a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il a en outre commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences que sa décision emporte sur sa situation personnelle et celle de son époux ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité du refus de titre de séjour entrainera son annulation ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- le préfet a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux effets de sa décision ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français entrainera son annulation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 février 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme C a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martin, président-rapporteur,

- et les observations de Me Danet, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante vénézuélienne née le 5 janvier 1991, a épousé, le 27 février 2021, à Tahiti, un ressortissant français, M. A. Le 23 novembre 2021, elle a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjointe de Français, sur le fondement des articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté non daté, notifié le 15 juin 2022, le préfet a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a désigné le Venezuela comme pays de destination. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable au présent litige : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / () ". Aux termes de l'article L. 423-2 du même code : " L'étranger, ne vivant pas en état de polygamie, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ". L'article L. 412-1 dudit code subordonne la première délivrance d'une carte de séjour temporaire à la production par l'étranger d'un visa de long séjour. Aux termes du point 1 de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Venezuela relatif à la suppression de l'obligation de visa de court séjour sous forme d'échange de lettres signées à Caracas le 25 janvier 1999 : " Les ressortissants de la République du Venezuela pourront accéder aux départements français, métropolitains et d'outre-mer, sans visa, sur présentation d'un passeport national diplomatique, de service ou ordinaire en cours de validité, pour des séjours d'une durée maximale de trois mois tous les six mois. () " et selon le point 4 de cet accord : " Les ressortissants de l'un et l'autre pays continueront à être soumis à l'obligation de visa pour des séjours d'une durée supérieure à celle mentionnée aux points 1 et 2 ".

3. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que la délivrance de plein droit d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " à un étranger marié avec un ressortissant de nationalité française n'est dispensée de la production d'un visa de long séjour qu'à la triple condition que le mariage ait été célébré en France, que l'étranger justifie d'une vie commune et effective de six mois en France et qu'il soit entré régulièrement en France.

4. Il ressort des motifs de l'arrêté attaqué que le préfet de la Loire-Atlantique a fondé sa décision de refus de séjour sur le motif tiré de ce que Mme C, qui ne peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour être admise au séjour, faute de posséder un visa de long séjour, ne remplit pas les conditions requises par l'article L. 423-2 de ce code, l'intéressée et son époux ne justifiant pas de leur communauté de vie.

5. Mme C expose qu'elle a rencontré M. A en janvier 2019 à Saint-Marteen, partie néerlandaise de l'île de Saint-Martin où celui-ci séjournait pour des raisons professionnelles. Son passeport expirant le 5 avril 2019, la requérante est retournée au Venezuela le 30 mars 2019 pour obtenir la prolongation de son titre de voyage. Une fois cette formalité accomplie le 23 août 2019, elle a rejoint M. A en France métropolitaine, le couple étant alors hébergé par les parents de ce dernier, domiciliés en Loire-Atlantique. Le 25 septembre 2020, M. A et Mme C se sont pacsés. Le 21 novembre 2020, M. A s'est rendu à Tahiti. Le 7 décembre suivant, il y a créé une entreprise individuelle de charpente construction bois. Mme C indique qu'elle n'a pu l'accompagner, dans l'attente d'un visa des autorités canadiennes, indispensable pour l'escale technique à Vancouver, et a donc poursuivi son séjour chez les parents de M. A. Ayant obtenu son visa le 31 décembre 2020, elle a rejoint M. A en Polynésie française le 12 janvier 2021. Le 27 février 2021, comme il a été dit, le mariage a été célébré dans la commune de Faa'a. Une autorisation provisoire de séjour a été délivrée à Mme C l'autorisant à prolonger son séjour en Polynésie française jusqu'au 10 octobre 2021. Toutefois, le 1er juin 2021, l'intéressée a déclaré avoir perdu son passeport. Le 14 septembre 2021, le haut-commissaire de la République lui a délivré un laissez-passer lui permettant de rejoindre la métropole et de solliciter du consulat du Venezuela à Paris la délivrance d'un nouveau passeport. La requérante est ainsi revenue chez ses beaux-parents le 18 septembre 2021. M. A l'y a rejointe le 30 septembre 2021. Contraint de retourner en Polynésie française le 28 octobre 2021 en raison de son activité professionnelle, il a finalement mis un terme à son activité professionnelle à Tahiti et rejoint son épouse en métropole le 24 décembre 2021.

6. Aux termes de l'article 108 du code civil : " Le mari et la femme peuvent avoir un domicile distinct sans qu'il soit pour autant porté atteinte aux règles relatives à la communauté de la vie. () ". Il résulte de ces dispositions que l'existence d'une communauté de vie est présumée entre les époux, alors même qu'ils seraient amenés, notamment pour des motifs liés à leur activité professionnelle, à résider séparément. Par suite, il appartient à l'administration lorsqu'elle entend remettre en cause l'existence d'une communauté de vie entre des époux, d'apporter tout élément probant de nature à renverser cette présomption légale.

7. A l'appui de son récit exposé au point 5, la requérante produit de nombreuses pièces, notamment des attestations des parents de M. A et d'amis établis à Tahiti ainsi que des photographies. Il en ressort que si les époux ont alterné les périodes de vie commune et de séparation, cette situation s'explique par des contingences administratives non contestées. Dans ces conditions, la double circonstance que les pièces justifiant la communauté de vie, produites par la requérante à l'appui de sa demande de titre de séjour, ne couvrent pas une période ininterrompue de six mois et que M. A s'est déclaré célibataire dans sa déclaration de revenus de 2020 alors qu'il avait contracté le 25 septembre 2020 un pacte civil de solidarité ne permettent pas de remettre en cause l'existence d'une communauté de vie effective entre les époux sur le territoire français depuis septembre 2020, date de la conclusion du pacte civil de solidarité. Par suite, la requérante est fondée à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour en tant que conjointe de Français, le préfet de la Loire-Atlantique a fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement implique nécessairement, compte tenu du motif de l'annulation qu'il prononce, qu'il soit enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à Mme C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Dans cette attente, compte tenu de l'annulation par voie de conséquence de l'obligation de quitter le territoire français, le préfet de la Loire-Atlantique délivrera à l'intéressée, dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme de 1 000 euros à verser à Me Danet, son avocate, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation de cette avocate au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée à la requérante.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté attaqué, notifié le 15 juin 2022, du préfet de la Loire-Atlantique est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à Mme C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui remettre, dans cette attente et sous le délai de quinze jours suivant cette même notification, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Danet, la somme de 1 000 euros (mille euros) en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par Mme C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Clémentine Danet.

Délibéré après l'audience du 30 août 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2023.

Le président-rapporteur,

L. MARTINL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

D. LABOUYSSE

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. Malingre

cnd

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