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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2208455

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2208455

mercredi 21 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2208455
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantKADDOURI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er juillet 2022, M. D B, représenté par Me Kaddouri, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 28 juin 2022 par lesquelles le préfet de Maine-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français de trente-six mois ;

2°) d'enjoindre à l'administration de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de travail pendant l'examen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son avocat en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la signataire de la décision n'est pas compétente ;

- la décision est insuffisamment motivée en méconnaissance des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnait le principe général du droit de l'Union européenne tiré du droit d'être entendu, consacré à l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen de sa situation personnelle ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; le centre de ses attaches privées et familiales se situe désormais en France ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation en retenant l'existence d'une menace pour l'ordre public, dont la circulaire du 8 février 1994 d'application de la loi du 24 août 1993 donne des indications sur les critères ; il conteste formellement être l'auteur des faits délictueux, n'a fait l'objet d'aucun signalement, d'aucune procédure pénale ni d'aucune condamnation ; ni le caractère répété ni le caractère actuel des faits ne sont établis ;

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mars 2023, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête de M. B.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- l'accord franco-tunisien relatif aux échanges de jeunes professionnels du 4 décembre 2003 ;

- l'accord-cadre franco-tunisien relatif à la gestion concertée des migrations et au développement solidaire, ensemble le protocole relatif à la gestion relatif à la gestion concertée des migrations et le protocole en matière de développement solidaire du 28 avril 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de Mme Béria-Guillaumie, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant tunisien né en décembre 2003, est entré en France selon ses déclarations en 2019. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Sarthe en septembre 2019. M. B est incarcéré au sein de la maison d'arrêt d'Angers depuis le 15 février 2022. Par des décisions du 28 juin 2022, le préfet de Maine-et-Loire a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné et a prononcé à son égard une interdiction de retour sur le territoire français de trente-six mois. M. B demande l'annulation des décisions du 28 juin 2022.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé, pour le préfet et par délégation, par Mme E C, directrice de l'immigration et des relations avec les usagers. Par un arrêté du 5 avril 2022, publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de Maine-et-Loire a donné délégation à la directrice de l'immigration et des relations avec les usagers à l'effet de signer, dans le cadre de ses fonctions, " () h) les décisions d'éloignement des étrangers (obligations de quitter le territoire français assorties ou non d'un délai de départ volontaire, décisions fixant le pays de renvoi, d'interdiction de retour, suppression de délai départ volontaire, décisions d'interdiction de circulation sur le territoire français pour les ressortissants européens, décisions de remise aux autorités en application de la convention Schengen) () ". Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

4. L'obligation de quitter le territoire français du 28 juin 2022 comporte, contrairement à ce que soutient le requérant, l'exposé détaillé des considérations de droit et de fait qui la fondent. Elle est ainsi suffisamment motivée au regard des exigences découlant de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'obligation de quitter le territoire français attaquée manque donc en fait et doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté du 28 juin 2022 qui comporte un exposé détaillé de la situation de M. B ni des autres pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen de la situation personnelle de l'intéressé.

6. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

7. Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ni sur chacune des décisions qui l'assortissent dès lors qu'il a pu être entendu sur la perspective de l'éloignement.

8. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B a fait l'objet, le 27 juin 2022, d'un entretien mené au sein de la maison d'arrêt d'Angers. Il ressort du compte-rendu de cet entretien, signé par lui sans réserve, qu'il a été entendu sur son parcours, sa situation personnelle et familiale, ses attaches familiales en France et en Tunisie. Il lui a en outre été formellement indiqué au cours de cet entretien qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement du territoire français et qu'il lui a été demandé ses observations sur ce point, l'intéressé ayant alors indiqué vouloir demeurer en France pour intégrer la Légion étrangère, sans avoir encore effectué de démarches et n'avoir pas de vie en Tunisie. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ni qu'il ait été empêché de s'exprimer avant que ne soit pris l'arrêté litigieux. Dès lors, M. B ne saurait être regardé comme ayant été privé de son droit d'être entendu.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier l'ancienneté, la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

11. Si M. B soutient qu'il a fixé le centre de ses attaches privées et familiales en France, pays dans lequel il est entré à l'âge de seize ans, il ressort de ses déclarations que résident en Tunisie ses parents et deux membres de sa fratrie. Il ne fait état d'aucune attache privée ou familiale particulière en France. S'il a été confié en septembre 2019 aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Sarthe, il ressort des pièces du dossier qu'aucune scolarisation ni aucune formation n'ont pu être mises en place du fait de son attitude et de la réitération de comportements pénalement répréhensibles. Dans ces conditions, et alors que M. B ne réside en France que depuis environ trois ans à la date de l'obligation de quitter le territoire français attaquée, le préfet de Maine-et-Loire n'a pas, en adoptant cette décision, porté une atteinte excessive au droit de l'intéressé à une vie privée et familiale normale et n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En sixième lieu, l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été condamné, par un jugement du tribunal pour enfants du A du 25 novembre 2021, à une peine de six mois d'emprisonnement pour des faits de vol commis le 10 juin 2020, faits aggravés par la circonstance que les faits ont été commis par plusieurs personnes et se sont accompagnés ou suivis d'acte de destruction, dégradation ou détérioration. Le jugement du 25 novembre 2021 a également relevé comme circonstance que le jeune homme se trouvait en état de récidive légale pour avoir été définitivement condamné pour des faits identiques ou de même nature par un jugement du tribunal pour enfants du A du 16 janvier 2020. Par ailleurs, il ressort également des pièces du dossier que M. B a été, depuis son entrée en France en 2019, mis en cause en qualité d'auteur pour des faits de recel de bien provenant d'un délit commis le 17 août 2019, de vol par effraction dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt commis le 29 septembre 2019, des faits de vol simple commis le 12 octobre 2019, des faits de vol avec destruction ou dégradation commis les 21 et 22 octobre 2019, des faits de vol par effraction dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt commis le 20 novembre 2019, des faits de vol dans un local d'habitation ou lieu d'entrepôt commis le 29 novembre 2019, des faits de rébellion commis le même jour, des faits de vol avec destruction ou dégradation, commis le même jour, des faits de vol avec violence sans entrainer d'incapacité totale de travail commis le 4 décembre 2019, des faits de vol par ruse avec effraction ou escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt aggravé par une autre circonstance commis le 14 décembre 2019, des faits de vol en réunion, vol aggravé par deux autres circonstances, port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D et dégradation ou détérioration du bien d'autre commis en réunion les 29 et 30 décembre 2019, des faits de vol par ruse, effraction ou escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt aggravé par une autre circonstance, de violation de domicile, de violence sur une personne vulnérable sans incapacité commis le 14 juin 2020, des faits de vol aggravé le 25 mars 2021 et de faits de détention non autorisée de stupéfiants le 5 juillet 2021 et usage illicite de stupéfiants du 5 juillet 2020 au 5 juillet 2021. Compte de la nature des faits, de leur caractère répété et récent, le préfet de Maine-et-Loire n'a pas commis d'erreur d'appréciation en décidant de prononcer à l'égard de M. B une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

14. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 11 et 13 du jugement, le préfet de Maine-et-Loire n'a pas apprécié de manière manifestement erronée les conséquences de sa décision sur la situation de M. B.

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

15. L'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". L'article L. 612-3 du même code dispose que : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () ".

16. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 14 du jugement que M. B n'est pas fondé à invoquer, à l'encontre de la décision du 28 juin 2022 refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français du même jour.

17. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11 et alors que M. B ne fait état d'aucune attache privée ou familiale en France ni ne justifie d'aucune formation en cours ou intégration, le préfet de Maine-et-Loire n'a pas, en refusant d'accorder un délai de départ volontaire à l'intéressé, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

18. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 11 et 13 du jugement, le préfet de Maine-et-Loire n'a pas apprécié de manière manifestement erronée les conséquences de sa décision sur la situation de M. B en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

Sur la décision fixant le pays d'éloignement et l'interdiction de retour sur le territoire français :

19. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 14 du jugement que M. B n'est pas fondé à invoquer, à l'encontre des décisions du 28 juin 2022 fixant le pays à destination duquel il pourrait être éloigné et prononçant à son égard une interdiction de retour sur le territoire français de trente-six mois, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français du même jour.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. B doivent être rejetées, ainsi par voie de conséquence que ses conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Kaddouri et au préfet de Maine-et-Loire.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Echasserieau, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juin 2023.

La présidente-rapporteure,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

B. ECHASSERIEAU

La greffière,

B. GAUTIER

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2208455

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