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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2208595

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2208595

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2208595
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantGUERIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 4 juillet 2022 et 11 mai 2023, M. A E, représenté par Me Guérin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 mars 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer le titre sollicité, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ; le préfet s'est abstenu de produire l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ; il ne peut dès lors être regardé comme justifiant du recueil effectif de cet avis ; l'arrêté attaqué ne précise nullement les raisons qui ont amené le préfet à considérer que le traitement nécessité par son état de santé serait disponible dans son pays d'origine ; l'arrêté ne fait que reprendre les termes de l'avis du collège médical de l'OFII ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen préalable de sa situation personnelle ;

- sauf pour le préfet à produire l'avis du collège des médecins de l'OFII, la décision attaquée est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière ; cette irrégularité l'a privé d'une garantie ; il est impossible de s'assurer de la collégialité de l'avis alors que celle-ci est obligatoire ; le préfet s'est abstenu de rechercher s'il pouvait bénéficier, en Serbie ou au Kosovo, d'un traitement approprié ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il s'est estimé à tort lié par l'avis du collège des médecins de l'OFII ; il souffre d'une dépression pour laquelle il est suivi par un psychiatre et d'une névralgie d'Arnold bilatérale à prédominance gauche, résistante aux traitements, reconnue comme une affection de longue durée, pour laquelle il est suivi par divers praticiens et spécialistes et doit régulièrement varier les solutions médicales ; il suit un traitement composé de multiples médicaments qui présentent des risques d'interactions en raison de leur possible incompatibilité et dont un grand nombre ne sont pas commercialisés en Serbie ; une interruption de sa prise en charge médicale entrainerait pour lui, outre un syndrome de sevrage, un risque vital ; il souffre d'un stress post-traumatique consécutif aux sévices qu'il a subis dans son pays d'origine, ce qui constitue une circonstance humanitaire exceptionnelle ; son traitement n'étant pas disponible en Serbie, le critère de l'exceptionnelle gravité est sans conteste rempli ; dès lors qu'il ne dispose d'aucun revenu, il ne pourra accéder en Serbie aux soins nécessités par ses multiples pathologies ; il en irait de même au Kosovo s'il devait accompagner son épouse, de nationalité kosovare, et ses enfants dans ce pays ;

- le préfet a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et commis une erreur d'appréciation ; s'il fait l'objet d'un refus de séjour, son épouse fait seulement l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ; une telle situation conduira nécessairement à la séparation de leur famille ; du fait des tensions entre Serbes et Kosovars, lui et son épouse ne pourront vivre au sein du même pays ; il n'ont plus aucune attache dans ces deux pays ; leurs enfants, à l'exception du dernier, sont scolarisés en France ; il a réussi à obtenir une promesse d'embauche de la part d'un couvreur, dans le Maine-et-Loire ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ; en outre, le préfet, qui s'est cru lié par l'avis du collège de médecins de l'OFII, n'a pas tenu compte des conséquences de son renvoi en Serbie ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- le préfet s'est cru à tort en situation de compétence liée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen préalable approfondi de sa situation personnelle ;

- la décision portant refus de titre de séjour ne pouvant qu'être annulée, l'obligation de quitter le territoire français le sera également par voie de conséquence ;

- le préfet a méconnu les dispositions du 9° de de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet, qui n'a jamais l'obligation de prendre une décision d'éloignement en vertu de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a commis une erreur manifeste d'appréciation ;

- le préfet a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- le préfet a méconnu l'article 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; l'intérêt supérieur de ses enfants commande qu'il reste en France ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français ne pouvant qu'être annulée, celle fixant le pays de renvoi le sera également par voie de conséquence ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; son éloignement en Serbie conduirait à une interruption de son lourd traitement ; s'il devait accompagner son épouse au Kosovo, cette dernière ne pouvant vivre en Serbie, il risquerait de subir des traitements inhumains et dégradants ;

- le préfet ne peut fixer des pays de destination différents pour des époux qui n'ont pas la même nationalité sans porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale ;

- du fait de son appartenance à la communauté rom, il est exposé au risque de subir en Serbie des discriminations dans l'accès aux soins ainsi que des traitements inhumains et dégradants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 février 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. E a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 août 2023 :

- le rapport de M. Martin, président-rapporteur,

- et les observations de Me Anne-Carole Guérin, représentant M. E, ainsi que les explications de ce dernier.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, ressortissant serbe d'origine rom né le 15 septembre 1991, déclare être entré irrégulièrement en France le 16 juillet 2019 avec son épouse de nationalité kosovare et leurs sept enfants mineurs nés entre 2010 et 2018. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du 18 novembre 2020 du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Ce rejet a été confirmé par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 1er mars 2021. M. E a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour pour raison de santé sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), consulté sur cette demande, a émis, le 9 septembre 2021, l'avis selon lequel, si l'état de santé de l'intéressé nécessite une prise en charge médicale, le défaut de cette prise en charge ne devrait pas entraîner de conséquences d'une exceptionnelle gravité. Faisant sien cet avis, le préfet a, par un arrêté du 22 mars 2022, rejeté la demande de titre de séjour, fait obligation à M. E de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. E demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen soulevé à l'encontre de l'ensemble des décisions attaquées :

2. L'arrêté attaqué du 22 mars 2022 a été signé par Mme D G, cheffe du bureau du séjour au sein de la direction des migrations et de l'intégration, à la préfecture de la Loire-Atlantique. Par un arrêté du 31 août 2021 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 106 du 1er septembre 2021, le préfet de la Loire-Atlantique a donné délégation à la directrice des migrations et de l'intégration à l'effet de signer, notamment, plus particulièrement au titre du bureau du séjour, " - les décisions portant refus de titre de séjour () assorties ou non d'une mesure d'obligation de quitter le territoire, d'une décision fixant le pays de renvoi () ". L'article 3 de ce même arrêté attribuait, en cas d'absence ou d'empêchement simultanés de la directrice des migrations et de l'intégration et de son adjoint, la délégation de signature, dans les limites des attributions respectives de leurs services ou bureaux, à plusieurs chefs de bureau, dont Mme G, cheffe du bureau du séjour. Dès lors et en l'absence de contestation de l'absence ou empêchement simultané de Mme C directrice des migrations et de l'intégration, et de M. B, son adjoint, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant refus de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

4. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué, en tant qu'il porte refus de séjour, vise notamment l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application, en particulier l'article L. 425-9. Il rappelle le parcours de M. E sur le territoire français, notamment le rejet de sa demande d'asile, la demande d'un titre de séjour pour raison de santé ainsi que l'avis du collège des médecins de l'OFII du 9 septembre 2021, le caractère récent de sa présence en France, la présence irrégulière de son épouse sur le territoire, la présence de ses huit enfants mineurs ainsi que l'absence d'autres liens personnels intenses, anciens et stables sur le territoire national. Il mentionne enfin les raisons pour lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique a estimé, d'une part, que M. E ne remplissait pas les conditions pour obtenir un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'autre part, que le refus de séjour ne portait pas une atteinte manifestement excessive au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale. La décision portant refus de titre de séjour est ainsi suffisamment motivée tant en droit qu'en fait, alors même qu'elle n'est pas accompagnée de l'avis du collège médical de l'OFII et qu'elle n'explicite pas les raisons pour lesquelles le traitement nécessité par l'état de santé de M. E serait disponible dans son pays d'origine. Il ressort de cette motivation que le préfet a bien procédé à un examen approfondi de la situation personnelle du requérant avant de statuer sur sa demande de titre de séjour.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ". L'article R. 425-11 du même code dispose : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'Office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. Les orientations générales mentionnées au troisième alinéa de l'article L. 425-9 sont fixées par arrêté du ministre chargé de la santé ". Aux termes de l'article R. 425-12 du même code : " Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ". Aux termes de l'article R. 425-13 dudit code : " Le collège à compétence nationale mentionné à l'article R. 425-12 est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. / Le collège peut délibérer au moyen d'une conférence téléphonique ou audiovisuelle. / L'avis est rendu par le collège dans un délai de trois mois à compter de la transmission du certificat médical. Lorsque le demandeur n'a pas présenté au médecin de l'office ou au collège les documents justifiant son identité, n'a pas produit les examens complémentaires qui lui ont été demandés ou n'a pas répondu à la convocation du médecin de l'office ou du collège qui lui a été adressée, l'avis le constate. / L'avis est transmis au préfet territorialement compétent, sous couvert du directeur général de l'office ".

6. D'une part, le préfet de la Loire-Atlantique ayant versé dans la présente instance l'avis du collège de médecins de l'OFII du 9 septembre 2021, M. E n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté est entaché d'irrégularité faute pour le préfet d'apporter la preuve qu'il a recueilli cet avis.

7. D'autre part, cet avis du 9 septembre 2021, revêtu de la signature de chacun des trois médecins membres du collège, comporte la mention " après en avoir délibéré, le collège des médecins émet l'avis suivant ". Cette mention fait foi, jusqu'à preuve du contraire, du caractère collégial de l'avis. Or, la preuve contraire n'est pas rapportée par le requérant. Au demeurant, les médecins signataires de l'avis ne sont pas tenus, pour répondre aux questions posées, de procéder à des échanges entre eux, l'avis résultant de la réponse apportée par chacun à des questions auxquelles la réponse ne peut être qu'affirmative ou négative. Par suite, la circonstance, non établie en l'espèce, que les médecins ayant émis l'avis n'auraient pas échangé entre eux sur le cas de M. E est sans incidence sur la légalité de la décision prise par le préfet au vu de cet avis. Dans ces conditions, le moyen tiré par M. E de ce que l'avis du collège le concernant aurait été émis à l'issue d'une procédure irrégulière doit être écarté.

8. En troisième lieu, si le préfet de la Loire-Atlantique a repris à son compte la teneur de l'avis du collège des médecins de l'OFII, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué qu'il ne s'est pas cru lié par cet avis mais a porté une appréciation propre au cas d'espèce pour estimer que l'intéressé, eu égard à l'ensemble des circonstances relatives à sa situation personnelle, ne remplissait pas les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que le préfet se serait estimé en situation de compétence liée et aurait méconnu l'étendue de sa compétence en refusant de lui délivrer le titre de séjour sollicité.

9. En quatrième lieu, sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte-tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

10. Selon l'article 4 de l'arrêté ministériel du 5 janvier 2017 : " Les conséquences d'une exceptionnelle gravité résultant d'un défaut de prise en charge médicale, mentionnées au 11° de l'article L. 313-11 () ", dont les dispositions ont été reprises, à compter du 1er mai 2021, à l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " sont appréciées sur la base des trois critères suivants : degré de gravité (mise en cause du pronostic vital de l'intéressé ou détérioration d'une de ses fonctions importantes), probabilité et délai présumé de survenance de ces conséquences. / Cette condition des conséquences d'une exceptionnelle gravité résultant d'un défaut de prise en charge doit être regardée comme remplie chaque fois que l'état de santé de l'étranger concerné présente, en l'absence de la prise en charge médicale que son état de santé requiert, une probabilité élevée à un horizon temporel qui ne saurait être trop éloigné de mise en jeu du pronostic vital, d'une atteinte à son intégrité physique ou d'une altération significative d'une fonction importante. ".

11. Comme il a été dit, pour rejeter la demande de titre de séjour, le préfet s'est approprié l'avis du collège des médecins de l'OFII selon lequel, si l'état de santé de M. E nécessite une prise en charge médicale, un défaut de cette prise en charge ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Il ressort des pièces du dossier, en particulier d'un certificat médical, établi le 18 février 2022 par une infirmière du service interdisciplinaire " douleurs soins palliatifs et de support " du centre hospitalier universitaire de Nantes, que M. E est suivi pour la prise en charge d'une névralgie d'Arnold bilatérale à prédominance gauche évoluant depuis environ trois ans et demi, qu'il a bénéficié en dernier lieu d'une rhyzolyse C1-C2 bilatérale en janvier 2022 et qu'il persiste une douleur cervico-brachiale gauche avec une petite composante neurogène pouvant avoir un impact tant en terme de sommeil qu'en terme thymique. M. E souffre également de dépression et se voit prescrire à ce titre des médicaments par le psychiatre qui le suit, lequel indique cependant que la communication est difficile avec son patient, du fait de sa non-maîtrise du français. Si l'intéressé est astreint à la poursuite d'un traitement symptomatologique, partiellement efficace, ainsi qu'à un suivi en algologie, et s'il produit de nombreuses ordonnances lui prescrivant des médicaments en invoquant le risque d'être exposé à syndrome de sevrage, il ne ressort cependant d'aucun des documents versés au dossier qu'un éventuel défaut de soins pourrait entrainer sur son état de santé des conséquences d'une exceptionnelle gravité au sens des dispositions citées au point 10. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

12. Il résulte de l'instruction, et en particulier des termes de l'arrêté attaqué, confirmés par ceux du mémoire en défense, que le préfet de la Loire-Atlantique aurait pris la même décision s'il s'était fondé sur le motif évoqué au point précédent, lequel permet de justifier légalement, à lui seul, le refus de séjour en litige. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation qu'aurait commise cette autorité en estimant que M. E peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine ne peut être utilement invoqué et doit, dès lors, être écarté. Doit de même être écarté le moyen tiré par le requérant de ce qu'en raison de son impécuniosité, il ne pourrait avoir accès à aucun soin tant dans son pays d'origine que dans celui de son épouse.

13. En cinquième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E aurait invoqué, outre l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le bénéfice de dispositions relatives à la délivrance de titres de séjour pour un motif familial ou bien, en cas de rejet de sa demande, l'existence d'une atteinte à sa vie privée et familiale. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le refus de séjour méconnaîtrait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales relatif au droit au respect de la vie privée et familiale ne peut être utilement invoqué pour contester la légalité de la décision relative au séjour.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

14. En premier lieu, l'ensemble des moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision portant refus de séjour, opposée à M. E, ayant été écartés, l'intéressé n'est pas fondé à se prévaloir de l'annulation de cette décision pour demander, par voie de conséquence, celle de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

15. En deuxième lieu, en vertu des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'obligation de quitter le territoire français n'a pas, lorsqu'elle est, comme en l'espèce, fondée sur les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du même code, à faire l'objet d'une motivation distincte de celle du refus de séjour. Compte tenu de ce qui a été dit au point 4, le refus de séjour opposé à M. E est suffisamment motivé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre doit être écarté. Il ressort de la motivation de l'arrêté attaqué que le préfet de la Loire-Atlantique, qui ne s'est pas estimé en situation de compétence liée, a bien procédé à un examen approfondi de la situation personnelle du requérant avant d'ordonner son éloignement du territoire français.

16. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, () ".

17. Il ressort des pièces du dossier que le séjour de M. E et des membres de sa famille en France, qui a débuté au milieu de l'année 2019, demeure très récent. Le requérant ne justifie pas de liens personnels, autres que familiaux, intenses, anciens et stables sur le territoire français, où il est arrivé sans justifier d'une entrée régulière. Sa conjointe a, par ailleurs, fait l'objet, par un arrêté concomitant du 22 mars 2022, d'une obligation de quitter le territoire français. Si les sept enfants du couple sont scolarisés en France et si un huitième enfant est né en 2020 sur le sol français, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une circonstance particulière ferait obstacle à ce que ces enfants accompagnent leurs parents hors de France. Pour justifier de sa volonté de s'insérer en France, M. E produit une promesse d'embauche en contrat à durée déterminée pour un emploi de couvreur, établie par une entreprise basée dans le Maine-et-Loire. Cette promesse datée du 5 juillet 2022 est toutefois et en tout état de cause postérieure à la date de l'arrêté attaquée. Elle est, dès lors, sans incidence sur la légalité de la décision d'éloignement attaquée. Si M. E fait valoir que l'obligation de quitter le territoire français prononcée à l'encontre de son épouse est fondée sur le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile tandis que l'obligation dont il fait l'objet est fondée sur le 3° de cet article, de sorte que ces deux obligations sont soumises à des régimes contentieux différents, il ne ressort pas des pièces du dossier, contrairement à ce que soutient le requérant, que cette différence devrait entrainer une séparation des membres de la famille. La circonstance que les deux époux sont de nationalités différentes, M. E étant serbe et son épouse kosovare, de sorte qu'ils ne seraient pas admissibles dans le même pays, ne peut être utilement invoquée qu'à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi. Dès lors, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour en France, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts poursuivis par cette décision. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

18. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants () l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. / () ".

19. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une circonstance particulière ferait obstacle à ce que les enfants mineurs du requérant l'accompagnent hors de France pour y poursuivre leur scolarité. L'épouse du requérant faisant aussi l'objet d'une mesure d'éloignement, la cellule familiale peut se reconstituer hors de France sans que les enfants soient séparés de leurs parents. Dès lors, la décision attaquée ne méconnait pas les stipulations susmentionnées de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

20. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié . / () ".

21. Pour les motifs indiqués au point 11, M. E n'est pas fondé à soutenir que les dispositions, citées au point précédent, du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile feraient obstacle à ce qu'il lui soit fait obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision fixant le pays de destination :

22. En premier lieu, l'ensemble des moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, opposée à M. E, ayant été écartés, l'intéressé n'est pas fondé à se prévaloir de l'annulation de cette décision pour demander, par voie de conséquence, celle de la décision fixant le pays de destination.

23. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui vise notamment l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, constate que le requérant est de nationalité serbe et qu'il lui est fait obligation de quitter le territoire français pour rejoindre le pays dont il a la nationalité, ou le pays dont son épouse a la nationalité, F, sous réserve que ce pays lui permette de ne pas en être séparé. Ce faisant, il indique les raisons de droit et de fait constituant le fondement de la décision fixant le pays de destination en cas de reconduite d'office à l'issue du délai de départ volontaire. Cette décision est, par suite, suffisamment motivée alors même qu'elle ne fait pas état des tensions entre les Serbes et les Kosovars.

24. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Selon ces stipulations : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". L'article 2 de cette convention stipule, en outre, que " 1. Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. / () ".

25. Compte tenu de ce qui a été dit au point 11, il ne ressort pas des pièces du dossier que le renvoi de M. E en Serbie l'exposerait, du fait de son état de santé, au risque de subir des peines ou traitements inhumains ou dégradants. De même, l'intéressé, dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, tout comme celle de son épouse, en se bornant à produire des éléments à caractère général sur la situation sécuritaire en Serbie et au Kosovo, la persistance d'un conflit larvé entre ces pays et le mauvais accueil qui y est réservé aux populations Roms, ne peut être regardé comme établissant qu'il risque personnellement d'être exposé à des traitements prohibés par les stipulations et dispositions citées au point précédent, en cas de retour en Serbie ou au Kosovo.

26. En dernier lieu, la décision attaquée mentionne comme il a été dit, que M. E, ressortissant serbe, pourrait être éloigné d'office à destination " du pays dont il a la nationalité ou de celui de son épouse, F, sous réserve que ce pays lui permette de ne pas en être séparé, ou tout pays dans lequel il est légalement admissible. ". Un arrêté similaire a été pris le même jour à l'encontre de Mme E, qui a la nationalité kosovare. La mise à exécution d'une mesure éloignant Mme E vers F et M. E vers la Serbie, que l'arrêté attaqué ne rend pas impossible, aurait pour effet d'entraîner un éclatement de la cellule familiale et conduirait nécessairement à une séparation de leurs enfants avec au moins l'un de ses parents, et ce pour une durée indéterminée. Dans cette mesure, la décision fixant le pays de destination du requérant méconnaît tant l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Il en résulte qu'elle doit être annulée en tant qu'elle rend possible l'éloignement de M. E à destination d'un pays différent du pays de renvoi de son épouse.

27. Il résulte de tout ce qui précède que M. E est seulement fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi en tant qu'elle rend possible son éloignement à destination d'un pays différent de celui de son épouse.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

28. L'annulation de l'arrêté attaqué, en tant qu'il prévoit la possibilité d'éloigner M. E à destination d'un pays différent du pays de destination de son épouse, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

29. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : La décision fixant le pays de renvoi contenue dans l'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique du 22 mars 2022 est annulée en tant qu'elle rend possible l'éloignement de M. E à destination d'un pays différent du pays de renvoi de son épouse.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Anne-Carole Guérin.

Délibéré après l'audience du 30 août 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2023.

Le président-rapporteur,

L. MARTINL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

D. LABOUYSSE

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

gf

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