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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2208952

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2208952

lundi 20 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2208952
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 6 juillet 2022 et le 20 février 2023, M. E D, M. B H D et M. I C D, agissant en son nom propre et en qualité de représentant légal de l'enfant Innocent Nathan D Massengo, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 décembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les trois décisions du 8 août 2021 de l'autorité consulaire française à Bangui (République centrafricaine) refusant de délivrer à Romarick D, à Jean H D, et à Innocent Nathan D Massengo des visas de long séjour au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut de réexaminer leur demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision consulaire est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux ;

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure ;

- la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est illégalement estimée en situation de compétence liée ;

- le motif tiré de l'absence de décision préfectorale autorisant le regroupement familial est entaché d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité des demandeurs de visa et leur lien familial avec le regroupant sont établis ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 janvier 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de M. Desimon, rapporteur public,

- et les observations de Me Nève de Mevergnies, substituant Me Pollono, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. I C D, ressortissant centrafricain né le 19 mars 1972, a obtenu par décision du 21 juin 2022 du préfet du Rhône une autorisation de regroupement familial au profit de Jean H D, Romarick D, et Innocent Nathan D Massengo, respectivement nés les 1er décembre 2002, 25 décembre 2002 et 5 juillet 2012, qu'il présente comme ses enfants. Par trois décisions du 8 août 2021, l'autorité consulaire française à Bangui a rejeté leur demande. Par une décision du 8 décembre 2021, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que la demande de regroupement familial n'ayant pas abouti, M. D " ne peut utilement solliciter en l'état du dossier un visa de long séjour à ce titre ", et d'autre part, de ce " que les actes de naissance des demandeurs, dont ceux de Jean H et Romarick ont été transcrits tardivement avant le dépôt de la demande de regroupement familial, ne sont pas conformes à l'article 136 du code de la famille guinéen ".

3. Dans le cas où la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour des motifs d'ordre public. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation entre le demandeur du visa et le membre de la famille qu'il projette de rejoindre sur le territoire français ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

4. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit, en conséquence, se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

En ce qui concerne Jean H D et Romarick D :

6. Pour établir leur identité et le lien de filiation avec le regroupant, ont été produit, à l'appui de leur demande de visa, les jugements supplétifs d'acte de naissance n° 096 et n° 097 du 18 janvier 2019, rendus par le tribunal de grande instance de Bangui, faisant état de la naissance des intéressés les 1er et 25 décembre 2002 à Bangui et de leur filiation paternelle et maternelle, ainsi que les actes de naissance pris en transcription. Est également produite une attestation d'authentification des actes de naissance établie par l'officier d'état civil de la commune de Bangui, ainsi que les passeports des demandeurs.

7. Les jugements supplétifs ne font l'objet d'aucune critique par l'administration de nature à démontrer leur caractère frauduleux. Dans ces conditions, faute de démontrer le caractère frauduleux de ces jugements supplétifs, le ministre ne saurait utilement faire valoir que les actes de naissance seraient irréguliers en ce qu'ils mentionnent avoir été établis à la suite d'un jugement de reconstitution d'acte de naissance et non d'un jugement supplétif. Pour le même motif, la commission de recours ne saurait utilement critiquer la valeur probante de ces actes de naissance en faisant valoir qu'ils auraient été établis tardivement, alors qu'au demeurant ils ont été transcrits seulement quatre jours après les jugements supplétifs. Dès lors, l'identité des demandeurs de visas et leur lien de filiation avec le regroupant doivent être regardés comme établis.

En ce qui concerne Innocent Nathan D Massengo :

8. Pour justifier de l'identité et du lien de filiation allégués, a été produit, à l'appui de la demande de visa, l'acte de naissance n° 2012 00 04 40 2032 établi le 9 juillet 2012 sur déclaration de M. C D et de Mme G F faisant état de la naissance de l'intéressé à Bangui le 5 juillet 2012. La seule circonstance que la date de naissance des parents soit manquante, en méconnaissance sur ce point des dispositions de l'article 136 du code de la famille centrafricaine, ne suffit pas à priver cet acte de naissance de sa valeur probante. Par ailleurs, est également produite une attestation d'authentification des actes de naissance établie par l'officier d'état civil de la commune de Bangui par laquelle celui-ci atteste avoir retrouvé cet acte dans les registres d'état civil, ainsi que le passeport du demandeur. Dès lors, l'identité du demandeur de visa et son lien de filiation avec le regroupant doivent être regardés comme établis par les documents ainsi produits.

9. Il résulte de ce qui précède que les requérants sont fondés à soutenir que ce premier motif de la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation. Dans ces conditions, et eu égard au fait que l'identité des demandeurs et leur lien de filiation avec le regroupant sont établis, il ne résulte pas de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision de refus en se fondant sur le seul motif tiré de ce que la procédure de regroupement familial, initiée depuis plus de trois ans à la date de la décision en litige, n'avait pas abouti.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Il résulte de l'instruction que postérieurement à la décision attaquée, le préfet du Rhône a, par une décision du 21 juin 2022, autorisé le regroupement familial au profit des trois demandeurs. Eu égard au cadre exposé au point 3, et alors qu'il résulte des motifs d'annulation de ce jugement que l'identité et le lien de filiation des demandeurs avec le regroupant sont établis, l'annulation de la décision attaquée implique que les visas sollicités soient délivrés sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pollono, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 8 décembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Jean H D, à Romarick D, et à Innocent Nathan D Massengo les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pollono la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. I C D, à M. E D, à M. B H D, à Me Pollono et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du Date d'audience, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Beyls, conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2023.

La rapporteure,

H. A

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAULa greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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