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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2209134

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2209134

jeudi 12 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2209134
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation12eme chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 juillet 2022, M. B A, représenté par Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 29 mars 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'issue de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer le titre de séjour sollicité dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 75 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte, et en tout état de cause, de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 800 euros à son avocate au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas justifié de la compétence de la signataire de l'acte ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du même code ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi :

- elle sont illégales en raison de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance du titre de séjour sollicité.

La procédure a été communiquée au préfet de la Loire-Atlantique qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Cordrie a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen, déclare être entré en France en avril 2018. Par un jugement du 17 octobre 2018, le juge des enfants l'a confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique et par ordonnance du 23 janvier 2019, le juge aux affaires familiales a confié à ce département la tutelle de M. A. Ce dernier a sollicité auprès du préfet de la Loire-Atlantique son admission au séjour sur le fondement des articles L. 423-22, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 29 mars 2022, le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'issue de ce délai. Par une ordonnance du 5 décembre 2022, le juge des référés du tribunal administratif de Nantes a rejeté la requête de M. A tendant à la suspension de l'exécution de cet arrêté. Le requérant demande au tribunal de prononcer l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. "

3. Pour refuser de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique a estimé qu'en raison du caractère frauduleux de l'acte d'état civil produit par celui-ci à l'appui de sa demande, et de son absence de légalisation, il n'était pas établi qu'il ait effectivement été âgé de moins de seize lorsqu'il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance.

4. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ". L'article L. 811-2 du même code dispose que : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. " Aux termes de cet article : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française.

5. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Il lui appartient, en particulier, à cet égard, d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

6. Par ailleurs, aux termes de l'article 1er du décret du 10 novembre 2020 relatif à la légalisation des actes publics établis par une autorité étrangère, applicable aux légalisations intervenues à compter du 1er janvier 2021 : " Sauf engagement international contraire, tout acte public établi par une autorité étrangère et destiné à être produit en France ou devant un ambassadeur ou chef de poste consulaire français doit être légalisé pour y produire effet. La légalisation est la formalité par laquelle est attestée la véracité de la signature, la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi et, le cas échéant, l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. Elle donne lieu à l'apposition d'un cachet dont les caractéristiques sont définies par arrêté conjoint des ministres chargés de la justice et des affaires étrangères ".

7. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient. En particulier, lorsqu'elle est saisie d'une demande d'admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient à l'autorité administrative d'y répondre, sous le contrôle du juge, au vu de tous les éléments disponibles, dont les évaluations des services départementaux et les mesures d'assistance éducative prononcées, le cas échéant, par le juge judiciaire, sans exclure, au motif qu'ils ne seraient pas légalisés dans les formes requises, les actes d'état civil étrangers justifiant de l'identité et de l'âge du demandeur.

8. Pour justifier de son état civil, M. A a présenté une copie conforme de son acte de naissance. Cette copie précise que l'acte a été dressé le 26 mars 2003 à Beyla en Guinée, et indique que M. A est né le 17 mars 2003. Le préfet a estimé que le numéro d'acte et le numéro de registre qui figurent sur cet acte étaient incohérents. Toutefois, il n'apporte aucun élément circonstancié au soutien de cette affirmation. Le préfet s'est également fondé sur les motifs tirés de ce que cette copie ne comportait pas de signature du déclarant, que certaines mentions relatives à l'identité de celui-ci y faisaient défaut, et l'identité de l'officier d'état civil n'y figurait pas. Cependant, le requérant soutient, sans être contredit, qu'il résulte de la nature même d'une copie conforme d'un acte de naissance, établie par le seul officier d'état civil, en l'absence du déclarant, qu'un tel document ne saurait comporter la signature de celui-ci. Par ailleurs, le document litigieux mentionne que la déclaration a été faite par le père de l'enfant, dont le nom, l'âge et la profession sont renseignés. En outre, il comporte le timbre et la signature de l'officier d'état civil. Si l'arrêté attaqué fait état d'un rapport établi le 8 octobre 2019 par la police au frontière concluant à l'inauthenticité de l'acte de naissance de M. A, ce rapport n'a pas été produit dans le cadre de la présente instance. Quant à l'absence de légalisation de l'acte d'état civil produit par M. A, elle ne faisait pas obstacle, ainsi qu'il a été dit au point 7, à ce que le préfet prît en considération les énonciations qu'il contient. Enfin, le passeport produit par M. A, dont le préfet ne conteste pas l'authenticité, indique également qu'il est né le 17 mars 2003. Dans ces conditions, les éléments sur lesquels s'est fondé le préfet ne sont pas de nature à renverser la présomption d'authenticité posée par les dispositions de l'article 47 du code civil et à établir le caractère frauduleux des documents d'état civil du requérant.

9. Par suite, M. A est fondé à soutenir que le préfet a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que son âge à la date de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance n'était pas établi.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. D'une part, le préfet n'a pas fait valoir qu'un motif autre que celui tiré de ce que le requérant n'établissait pas avoir été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans serait susceptible de justifier légalement sa décision. D'autre part, M. A produit notamment un certificat de scolarité attestant qu'il suivait, au titre de l'année scolaire 2021-2022, une formation en vue d'obtenir un certificat d'aptitude professionnelle, et un avis élogieux de la structure au sein de laquelle il est accueilli. Ainsi, il ne résulte pas de l'instruction que M. A ne remplirait pas les autres conditions posées par l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour se voir délivrer une carte de séjour temporaire. Dès lors, l'exécution du présent jugement implique nécessairement la délivrance à M. A d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de procéder à cette délivrance dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et dans l'attente, de munir M. A d'une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

12. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Rodrigues Devesas, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Rodrigues Devesas d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique du 29 mars 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et, sans délai et dès cette notification, de le munir d'un récépissé valant autorisation provisoire de séjour jusqu'à la remise de ce titre.

Article 3 : L'Etat versera à Me Rodrigues Devesas une somme de 1 200 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gourmelon, présidente,

Mme Milin, première conseillère,

M. Cordrie, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 octobre 2023.

Le rapporteur,

A. CORDRIE

La présidente,

V. GOURMELONLa greffière,

F. ARLAIS

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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