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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2209344

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2209344

mercredi 29 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2209344
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSCP PIGEAU CONTE MURILLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juillet 2022, M. A B, représenté par Me Murillo, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 juin 2022 par lequel le préfet de la Sarthe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Sarthe, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ", à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour et ce, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ;

- son état civil est établi, faute pour le préfet de prouver le caractère apocryphe du jugement supplétif d'acte de naissance et de l'acte de naissance qu'il a présentés à l'appui de sa demande de titre de séjour et compte tenu de la concordance des informations apportées par chacun de ces documents et par sa carte d'identité consulaire ; le préfet, en affirmant que ses documents présentaient des irrégularités, a commis une erreur de fait ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il justifie d'une activité ininterrompue pendant une période de 24 mois ; il a perçu un revenu mensuel moyen de 1 100 euros ; il doit se voir délivrer un titre de séjour " salarié " ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision sera annulée dès lors qu'il est fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation, porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnu ainsi l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il vit en France depuis près de cinq ans ; il a su s'intégrer ; si sa sœur réside en Guinée, ses deux parents sont décédés respectivement en 2010 et 2011 ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- en tout état de cause, elle sera annulée dès lors qu'il est fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 février 2023, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. B a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Martin, président-rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant guinéen né le 1er janvier 1990, déclare être entré irrégulièrement en France le 1er décembre 2017. Après que sa demande d'asile a été définitivement rejetée, le préfet de la Sarthe a prononcé à son encontre, par un arrêté du 16 août 2021, une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Toutefois, le 13 août 2021, M. B avait sollicité sa régularisation administrative et la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ", sans préciser le fondement juridique de sa demande. Le préfet de la Sarthe a instruit la demande au regard des dispositions des articles L. 421-1 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 13 juin 2022, il a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B, fait obligation à celui-ci de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixé la Guinée comme pays de destination. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué :

2. L'arrêté attaqué a été signé par M. Zabouraeff, secrétaire général de la préfecture de la Sarthe. Il ressort des pièces du dossier que M. Zabouraeff a reçu, par un arrêté du préfet de la Sarthe du 19 avril 2022, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, délégation à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département de la Sarthe à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les arrêtés et décisions relatifs au séjour et à l'éloignement des étrangers. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit, dès lors, être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant refus de titre de séjour :

3. Il ressort des motifs de l'arrêté attaqué que le préfet de la Sarthe, pour rejeter la demande de titre de séjour de M. B, a considéré, d'une part, que l'intéressé, dès lors que son identité ne pouvait être tenue pour établie, ne pouvait prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 435-1 et R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'autre part, s'agissant de l'article L. 421-1 du même code, que les bulletins de salaire produits ne permettaient pas de justifier de ressources suffisantes.

4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance () d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande :/ 1° Les documents justifiants de son état civil ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Enfin aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ".

5. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Pour justifier de son identité, M. B a produit un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance rendu le 3 novembre 2020 par le tribunal de première instance de Conakry 3-Mafanco, l'extrait du registre de transcription de ce jugement dans les registres de l'état-civil de la commune de Matoto, daté du 13 novembre 2020, ainsi qu'une carte d'identité consulaire délivrée le 17 mai 2021. Il ressort de l'examen de ces documents qu'alors que le jugement supplétif mentionne " qu'il sera transcrit en marge des registres d'état civil Matam Conakry lieu de naissance pour l'année 1990 ", l'extrait de transcription de ce jugement fait quant à lui état d'une transcription dans les registres de la commune de Matoto en exécution d'un jugement du tribunal de première instance de Conakry 3-Mafanco du 11 novembre 2020. Aucune explication n'est donnée sur ces différences entre le jugement supplétif et l'acte de transcription en ce qui concerne la commune de naissance du requérant, Matam selon le jugement, Matoto selon l'acte de transcription, et la date du jugement supplétif, 3 novembre 2020 selon le jugement, 11 novembre de cette même année selon l'acte de transcription. Le préfet de la Sarthe a, par ailleurs, versé au dossier un rapport d'analyse simplifié du jugement et de l'extrait de transcription, établi le 1er mars 2022 par la cellule " fraude documentaire et identité " de la direction interdépartementale de la police aux frontières de Nantes. Ce rapport, après avoir relevé un certain nombre d'anomalies matérielles, notamment le fait que le jugement supplétif et l'acte de transcription " présentent une similitude dans l'écriture manuscrite qu'elle soit l'œuvre d'un agent du tribunal, du bureau d'état civil ou du ministère des affaires étrangères guinéen (même graphisme, même couleur d'encre et même force d'appui) ", qualifie les documents présentés de contrefaçons. Là encore, M. B ne fournit aucun commencement d'explication de nature à dissiper le doute ainsi créé sur l'authenticité de ces documents. S'il justifie s'être fait délivrer une carte d'identité consulaire le 17 mai 2021 par l'ambassade de Guinée en France, laquelle est supposée avoir vérifié au préalable l'état civil de l'intéressé, il n'apporte aucune preuve de ce que cette carte d'identité n'aurait pas été établie au vu du jugement supplétif et de l'extrait de transcription mentionnés ci-dessus, entachés d'anomalies non expliquées. Dans ces conditions, en dépit du fait que le jugement supplétif, l'extrait de transcription et la carte d'identité consulaire indiquent tous que M. B est né le 1er janvier 1990, le préfet de la Sarthe a pu considérer, sans commettre d'erreur d'appréciation, que les documents d'état civil présentés par le requérant présentaient un caractère apocryphe et qu'ainsi, l'intéressé ne justifiait pas de son état civil au sens et pour l'application de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En second lieu, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" d'une durée maximale d'un an. La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. (). "

8. Comme il a été dit au point 3, le préfet de la Sarthe, pour justifier son refus de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " salarié " en application des dispositions, citées ci-dessus, a indiqué dans les motifs de son arrêté que les bulletins de salaire produits par l'intéressé ne permettaient pas de justifier de ressources suffisantes. Si ce motif ne pouvait fonder légalement un tel refus, il présentait un caractère surabondant, l'autre motif avancé par le préfet, tiré de ce que M. B ne justifie pas de son état civil, suffisant à fonder légalement le refus opposé par le préfet à la demande de délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié " présentée par l'intéressé. Par suite, le moyen tiré de ce que ce refus serait entaché d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, l'ensemble des moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus de séjour, opposée à M. B, ayant été écartés, l'intéressé n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette dernière décision pour demander l'annulation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français.

10. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier l'ancienneté, la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

11. M. B se prévaut de la durée de son séjour en France et de la qualité de son intégration professionnelle. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, qui avait pris à bail un logement au Mans en mai 2019, a trouvé du travail à Châteaubriand auprès de la société Capa Intérim, en tant qu'opérateur de première transformation. Les bulletins de salaire qu'il produit démontrent qu'il y a travaillé de juillet 2020 à octobre 2021. Ainsi, à la date de l'arrêté attaqué, il avait cessé de travailler depuis sept mois. Par ailleurs, le requérant fait valoir que, ses deux parents étant décédés, il ne justifie plus vraiment d'attaches familiales dans son pays d'origine. Toutefois, l'intéressé a déclaré dans la fiche de renseignements qu'il a remplie le 17 juillet 2021 qu'il était père d'un enfant mineur, né en 2016 et resté en Guinée, et que sa mère et sa sœur vivaient également dans ce pays. Au vu de l'ensemble de ces circonstances, la circonstance que la société Capa Intérim a établi, le 11 mars 2022, une promesse d'embauche dans laquelle elle atteste être en mesure de proposer des missions à M. B en qualité d'opérateur de première transformation des viandes, la pénurie de main d'œuvre dans ce secteur lui permettant de lui assurer du travail à l'année chez plusieurs de ses clients, ne suffit pas à établir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de la Sarthe aurait porté une atteinte excessive au droit de M. B à une vie privée et familiale normale et méconnu ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, l'arrêté du 13 juin 2022 vise notamment l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions des articles L. 721-3 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, constate que l'intéressé est de nationalité guinéenne et qu'il n'établit pas être dans l'impossibilité de regagner le pays dont il a la nationalité, ni se rendre dans un autre pays. Par suite, cet arrêté, en tant qu'il fixe le pays de renvoi, énonce de façon suffisamment détaillée les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision fixant le pays de renvoi doit être écarté.

13. En second lieu, l'ensemble des moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, opposée à M. B, ayant été écartés, l'intéressé n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette dernière décision pour demander l'annulation de la décision désignant la Guinée comme pays de destination.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 13 juin 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction et tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

15. D'une part, le rejet des conclusions à fin d'annulation présentées par M. B entraîne, par voie de conséquence, celui de ses conclusions à fin d'injonction.

16. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée au profit de son conseil par M. B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Sarthe et à Me Claire Murillo.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2023.

Le président-rapporteur,

L. MARTINL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

D. LABOUYSSE

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Sarthe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V.Malingre

cnd

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