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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2209348

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2209348

mercredi 13 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2209348
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantTHOUMINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés les 19 juillet 2022 et 21 février 2023, M. E G, représenté par Me Thoumine, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 mai 2022 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 800 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence de la signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et commis une erreur manifeste d'appréciation ; il justifie de son investissement auprès de son enfant ; il est un père présent, adapté et sécurisant alors que la mère de son enfant ne peut s'en occuper ; en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet ne lui permet pas de prendre en charge son enfant ; il a été présent à toutes les audiences devant le juge des enfants, dès lors qu'il avait été informé de leur tenue ;

- le préfet a méconnu l'article 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; la décision attaquée prive sa fille d'une vie stable auprès de l'un de ses parents ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- son droit d'être entendu, tel qu'il résulte de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, n'a pas été mis en œuvre ; si le préfet avait recueilli ses observations, sa décision aurait pu être différente ;

- il est fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- le préfet a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; sa vie privée et familiale est ancrée en France ;

- le préfet a méconnu l'article 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; en décidant de l'éloigner du territoire français, le préfet le sépare définitivement de sa fille, qui est de nationalité française et dont la mère s'opposera à ce qu'elle l'accompagne au Bénin.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 février 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. G a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 octobre 2023 :

- le rapport de M. Martin, président-rapporteur,

- et les observations de Me Thoumine, représentant M. G.

Considérant ce qui suit :

1. M. G, ressortissant béninois né le 1er janvier 1989, déclare avoir entretenu, alors qu'il était hébergé par un cousin en Belgique, une relation amoureuse avec une ressortissante française. De cette relation est née, le 15 juin 2019, à Nantes, une fille prénommée C. A la naissance de cette dernière, le comportement de sa mère, qui ne manifestait aucun attachement envers sa fille, et les réactions de retrait de celle-ci ont conduit le centre hospitalier universitaire de Nantes à effectuer un signalement au procureur de la République. Celui-ci a pris une ordonnance confiant l'enfant au service départemental de l'aide sociale à l'enfance le 21 juin 2019, soit six jours après la naissance. M. G ayant démontré sa volonté de s'occuper de sa fille, la juge des enfants a pris, le 11 juillet 2019, une mesure d'assistance éducative confiant l'enfant à son père jusqu'au 30 septembre 2020, à charge pour ce dernier de saisir le juge des enfants compétent pour statuer sur la situation de l'enfant. M. G a ainsi emmené sa fille en Belgique, chez son cousin, où il séjournait irrégulièrement. Il a toutefois, par la suite, remis l'enfant à sa mère qui s'est avérée incapable de s'en occuper. Aussi, le 29 mai 2020, la juge des enfants, constatant que M. G n'avait pas saisi un juge des enfants comme il s'y était engagé, a décidé le maintien de l'enfant chez son père en Belgique jusqu'au 31 mai 2021 et la réalisation d'une mesure judiciaire d'investigation éducative afin d'évaluer la nécessité éventuelle d'une mesure éducative en milieu ouvert. M. G ayant de nouveau remis l'enfant à sa mère, la juge des enfants a décidé, le 11 mai 2021, de maintenir C au domicile de sa mère mais sous certaines conditions : que l'enfant soit inscrite dans une crèche pour sa socialisation, qu'elle soit suivie médicalement par le service de protection maternelle et infantile et qu'elle bénéficie de l'appui d'un technicien de l'intervention sociale et familiale. Le 13 septembre 2021, M. G, par l'intermédiaire de son avocate, a demandé au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer, en tant que parent d'enfant français, un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 12 mai 2022, le préfet a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le Bénin comme pays de destination. Par la présente requête, M. G demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen soulevé à l'encontre de l'ensemble des décisions attaquées :

2. L'arrêté attaqué a été signé par Mme D F, cheffe du bureau du séjour au sein de la direction des migrations et de l'intégration, à la préfecture de la Loire-Atlantique. Par un arrêté du 11 avril 2022 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Loire-Atlantique a donné délégation à Mme B, directrice des migrations et de l'intégration, ou, en l'absence de cette dernière, à son adjoint, M. A, à l'effet de signer, notamment, au titre du bureau du séjour, " les décisions portant refus de titre de séjour () assorties ou non d'une mesure d'obligation de quitter le territoire et d'une décision fixant le pays de renvoi () ". L'article 3 de ce même arrêté attribuait, en cas d'absence ou d'empêchement simultané de Mme B et de M. A, la délégation de signature, dans les limites des attributions de son bureau, notamment à Mme F, cheffe du bureau du séjour. Dès lors et dans la mesure où l'absence ou l'empêchement simultanés, le 10 juin 2022, de Mme B et de M. A ne sont pas même allégués, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant refus de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". En vertu de l'article 371-2 du code civil, chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant. En application de ces dispositions, il appartient au juge administratif d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, notamment des ressources de chacun des deux parents et des besoins de l'enfant, la contribution financière de l'intéressé à l'entretien de son enfant et son implication dans son éducation.

4. Il ressort des pièces du dossier que, le 17 mai 2022, quelques jours après la prise de l'arrêté attaqué, la juge des enfants, constatant que les conditions, mentionnées au point 1, qui avaient été fixées à la mère de la jeune C pour la prise en charge de cette dernière n'avaient pas été respectées, a décidé de confier l'enfant au département de Loire-Atlantique jusqu'au 31 mai 2023, la mère bénéficiant d'un droit de visite en présence d'un tiers une fois par semaine, les droits du père étant réservés dans l'attente d'une évaluation à effectuer dans les meilleurs délais, compte tenu de son absence de logement. M. G soutient qu'il se comporte comme un père présent et attentionné auprès de son enfant et que seule la précarité de sa situation l'a empêché d'assurer la prise en charge de sa fille. Il produit une attestation d'une éducatrice, datée du 23 août 2022, selon laquelle le projet du requérant est d'obtenir la régularisation de sa situation sur le territoire français, afin de pouvoir faire une demande de logement en vue d'accueillir sa fille et éviter son placement en lieu neutre, de s'inscrire dans une dynamique positive, d'être soucieux du devenir de sa fille, et d'occuper pleinement sa place de père. L'intéressé verse également au dossier une attestation d'un autre éducateur, datée du 29 décembre 2022, selon laquelle le requérant se rend au centre départemental de l'enfance toutes les semaines pour y rencontrer sa fille depuis le mois d'octobre 2022. Ces témoignages en faveur de M. G relatent toutefois des faits postérieurs à la décision attaquée et sont, par suite, sans incidence sur la légalité de cette décision. Eu égard à la chronologie des faits relatée ci-dessus, M. G, s'il justifie, par la production de décisions de justice, avoir obtenu, dans un premier temps, la garde de sa fille, ne s'explique pas sérieusement sur les raisons l'ayant conduit à deux reprises à remettre l'enfant à sa mère, en passant outre les décisions de la juge des enfants, et ne produit aucun élément établissant sa contribution effective, à la hauteur de ses moyens, à l'entretien et à l'éducation de son enfant depuis sa naissance. Il n'apporte aucune précision sur ses activités durant cette période, et pas davantage sur les raisons pour lesquelles il n'a sollicité qu'en septembre 2021 sa régularisation en tant que père d'enfant français. Dans ces conditions, M. G n'établissant pas contribuer effectivement à l'éducation de son enfant, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

5. En second lieu, aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des () des tribunaux, des autorités administratives (), l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. Il ressort des pièces du dossier que, comme il a été dit au point 4, M. G, à la date de la décision attaquée, n'entretenait pas des relations régulières avec sa fille et ne contribuait pas effectivement, dans la mesure de ses moyens, à son entretien et son éducation. S'il fait valoir qu'il a modifié son comportement vis-à-vis de sa fille, ce changement n'est intervenu, en tout état de cause, que postérieurement à la prise du refus de séjour en litige. M. G ne pourra donc utilement s'en prévaloir, le cas échéant, qu'à l'appui d'une nouvelle demande de titre de séjour. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. 2. Ce droit comporte notamment : le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ".

8. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse non pas aux États membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un État membre est inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En particulier, il n'implique pas que le préfet entende l'étranger spécifiquement au sujet de l'obligation de quitter le territoire français qu'il envisage de prendre après avoir statué sur le droit au séjour à l'issue d'une procédure ayant respecté son droit d'être entendu. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que, dans le cadre de l'instruction de sa demande de titre de séjour, M. G ait été privé de la possibilité de présenter des observations, écrites ou orales, ou qu'il aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu doit être écarté.

9. En deuxième lieu, l'ensemble des moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus de séjour, opposée à M. G, ayant été écartés, l'intéressé n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette dernière décision pour demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

10. En troisième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, () ".

11. Pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 4, compte tenu notamment de ce que M. G ne justifie pas de sa participation à l'entretien et à l'éducation de son enfant, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne méconnaît ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. G n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 12 mai 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction et tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. D'une part, le rejet des conclusions à fin d'annulation présentées par M. G entraîne, par voie de conséquence, celui de ses conclusions à fin d'injonction.

14. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que la somme demandée au profit de son conseil par M. G au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E G, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Elen Thoumine.

Délibéré après l'audience du 11 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2023.

Le président-rapporteur,

L. MARTIN

L'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

D. LABOUYSSELa greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. Malingre

gf

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