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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2209525

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2209525

mardi 30 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2209525
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantPESCHANSKI

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et des mémoires enregistrés les 18 et 26 juillet 2022 et le 27 avril 2023 sous le n° 2209525, M. C A, agissant en qualité de représentant légal de B A, de E Ba, d'Oumar Ba et d'Aliou Ba, ainsi que M. D A, représentés par Me Peschanski, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 20 juin 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'ambassade de France en Mauritanie refusant de délivrer à M. D A, à B Ba, à E Ba, à Oumar Ba et à Aliou Ba des visas d'entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de faire procéder au réexamen des demandes ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Peschanski en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente, faute de délégation de signature régulière ;

- il n'est pas établi que la commission était régulièrement composée lors de la séance au cours de laquelle la décision a été prise ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des identités et du lien familial allégués ;

- elle méconnaît le principe d'unité de famille ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle des demandeurs.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Une note en délibéré, présentée pour les requérants, a été enregistrée le 17 mai 2023.

II. Par une requête et un mémoire enregistrés les 26 juillet 2022 et 27 avril 2023 sous le n° 2209857, M. D A, représenté par Me Peschanski, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 20 juin 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'ambassade de France en Mauritanie refusant de lui délivrer un visa d'entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de faire procéder au réexamen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente, faute de délégation de signature régulière ;

- il n'est pas établi que la commission était régulièrement composée lors de la séance au cours de laquelle la décision a été prise ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de l'identité et du lien familial allégués ;

- elle méconnaît le principe d'unité de famille ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 mai 2023 :

- le rapport de Mme Louazel, rapporteuse,

- les observations de Me Peschanski, avocate des requérants, en présence de M. C A.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant mauritanien, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 20 mai 2016. Il a demandé à l'autorité consulaire de l'ambassade de France en Mauritanie la délivrance de visas de long séjour au profit D Ba, de B Ba, de Saïdou Ba, d'Oumar Ba et d'Aliou Ba, qu'il présente comme ses enfants, au titre de la réunification familiale. Cette autorité a rejeté ces demandes. M. A a saisi la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France d'un recours contre le refus de l'autorité consulaire, dont il a été accusé réception le 20 avril 2022. M. C A et M. D A, désormais majeur, demandent au tribunal l'annulation de la décision implicite de rejet née du silence de la commission le 20 juin 2022.

Sur la radiation de la requête n° 2209857 :

2. La requête n° 2209857 enregistrée le 26 juillet 2022 constitue un doublon de la requête enregistrée sous le n° 2209525. En conséquence, il y a lieu d'ordonner la radiation de la requête n° 2209857 des registres du greffe du tribunal. Les productions qui l'accompagnaient sont versées à l'appui de la requête n° 2209525.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Enfin, l'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

4. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou ayant obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

5. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient aux juges administratifs de former leur conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, les juges doivent en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

7. Il ressort des informations figurant dans l'accusé de réception adressé au requérant que la décision attaquée doit être regardée comme fondée sur les mêmes motifs que la décision consulaire à laquelle elle s'est substituée, à savoir : " Votre lien familial avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire ne correspond pas à l'un des cas vous permettant d'obtenir un visa dans le cadre de la procédure de réunification familiale. ".

8. Pour justifier de leur identité et du lien familial les unissant à M. C A, les demandeurs ont produit, à l'appui de leur demande de visas, les copies traduites en langue française des extraits d'actes de naissance délivrés les 8 octobre 2019, 29 et 31 janvier 2020 par l'agence nationale du registre des populations et des titres sécurisés de la Mauritanie ainsi que la copie de la première page de leurs passeports. Il est constant que les dates de naissance mentionnées sur ces pièces pour trois des enfants ne coïncident pas avec les déclarations de M. C A au sein du formulaire adressé au bureau des réfugiés. Pour autant, ces incohérences ne suffisent pas, au regard des conditions matérielles dans lesquelles ont été effectuées ces démarches, à considérer les actes d'état civil produits comme apocryphes. Ainsi, les divergences mineures concernant la date et le lieu de naissance de M. D A ne suffisent pas à ôter toute valeur probante aux documents le concernant. Il en va de même s'agissant de la date de naissance de E A, dont les chiffres du jour et du mois ont seulement été inversés. Les requérants produisent en outre une ordonnance rectificative rendue le 12 avril 2018 par la chambre civile du tribunal Wilaya de Guidimakha, laquelle reconnaît que la date de naissance de B A est entachée d'une erreur matérielle. Dans ces conditions, au regard de la cohérence de l'ensemble des pièces du dossier, l'identité des demandeurs se présentant comme M. D A, B Ba, E Ba, Oumar Ba et Aliou Ba et le lien de filiation les unissant au réunifiant doivent être tenus pour établis par les documents ainsi présentés. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours a entaché le premier motif de sa décision d'une erreur d'appréciation.

9. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juges de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative ils et elles peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Pour justifier de la légalité de la décision attaquée, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir que la procédure de réunification familiale présente un caractère partiel.

11. Il est constant que la mère des demandeurs n'a pas déposé de demande de visa dans le cadre de la présente procédure de réunification familiale. M. C A soutient toutefois que ses enfants sont isolés en Mauritanie en raison de la dislocation de la cellule familiale. Il explique à cet égard que son épouse se dédie entièrement à la prise en charge de ses parents à l'état de santé fragile, et qu'il a par conséquent confié ses enfants à certains membres de sa famille résidant dans un village éloigné. Le formulaire adressé au bureau des familles des réfugiés et les photographies versées au dossier corroborent ces allégations, qui ne sont pas sérieusement contestées par le ministre en défense et caractérisent une situation de nature à justifier, dans ces circonstances particulières, une réunification partielle de la famille pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants concernés. Dans ces conditions, le ministre n'est pas fondé à ce que soit substitué ce motif à celui de la décision attaquée.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que MM. Ba sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D A, à B Ba, à Saïdou Ba, à Oumar Ba et à Aliou Ba les visas de long séjour sollicités. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre d'office au ministre de faire délivrer aux intéressés ces visas dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 200 euros à verser aux requérants au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête n° 2209857 est radiée des registres du greffe du tribunal. Ses productions sont versées à l'appui de la requête n° 2209525.

Article 2 : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 20 juin 2022 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D A, à B Ba, à Saïdou Ba, à Oumar Ba et à Aliou Ba les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera aux requérants la somme globale de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à M. D A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Peschanski.

Délibéré après l'audience du 2 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

Mme Louazel, conseillère,

M. Tavernier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2023.

La rapporteuse,

M. LOUAZEL

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2, 2209857

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