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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2209958

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2209958

vendredi 28 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2209958
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantGUILBAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 juillet 2022, B E H et B D F, représentées par Me Guilbaud, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 mai 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France rejetant le recours formé contre la décision de l'autorité diplomatique française en Ouganda refusant de délivrer un visa de long séjour à B D F au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal de faire délivrer le visa de long séjour sollicité dans un délai de quinze jours sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire de réexaminer la demande de visa dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des entiers dépens ainsi qu'une somme de 1 500 euros à verser à Me Guilbaud en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elles soutiennent que :

- la décision est insuffisamment motivée en droit et en fait ;

- la décision est entachée d'erreur de droit dès lors que la limite d'âge pour l'enfant du réunifiant est fixée à 19 ans et non 18 ans, et que l'âge s'apprécie à la date à laquelle sont accomplies les premières démarches de réunification familiale ;

- le motif de la décision tiré du caractère partiel de la demande de réunification familiale est entaché d'erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 561-2 et L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que l'identité et le lien de filiation de B F et B H sont établis ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2023 le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

Par décision du 20 juin 2022 le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes a admis B H au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 mars 2023 :

- le rapport de B Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Guilbaud, représentant les requérantes.

Considérant ce qui suit :

1. B H, ressortissante rwandaise née en 1981, reconnue réfugiée par la Cour nationale du droit d'asile le 2 juin 2020, soutient être la mère de B D F, née le 13 octobre 2002. Par leur requête Mmes H et F demandent au tribunal d'annuler la décision du 11 mai 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité diplomatique française en Ouganda refusant de délivrer à B F un visa de long séjour au titre de la réunification familiale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort de la lecture de la décision du 11 mai 2022 que la commission a rejeté le recours formé contre la décision de refus de délivrance d'un visa à B F aux motifs qu'elle était âgée de plus de dix-huit ans au jour du dépôt de sa demande de visa et n'était plus éligible au bénéfice de la réunification familiale, qu'aucune demande de visa n'avait été déposée pour les deux autres enfants allégués J B H et qu'il existerait des discordances dans les déclarations de B H et de B F.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article R. 561-1 du même code : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire mentionnée à l'article L. 561-5. Elle est déposée auprès de l'autorité diplomatique ou consulaire dans la circonscription de laquelle résident ces personnes. "

4. Les articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, applicables à la procédure de réunification familiale en vertu de l'article L. 561-4 de ce code, précisent que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

5. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie expressément, que le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaitre la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale, par ses enfants non mariés, même issus d'une précédente union, à la condition qu'ils n'aient pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite et que, s'agissant de ses enfants mineurs de dix-huit ans, soient remplies les conditions fixées par les articles L. 434-3 ou L. 434-4 de ce code.

6. Les requérantes sont bien fondées à soutenir qu'en rejetant leur recours au motif que la demanderesse de visa était âgée de plus de dix-huit ans à la date de dépôt de sa demande de visa, la commission a entaché sa décision d'erreur de droit.

7. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier et n'est pas contesté par la commission, ni par le ministre en défense, que B D F est née le 13 octobre 2002 de l'union de B H, réfugiée en France, et de M. I, non partie à la demande de réunification familiale, également père des deux plus jeunes enfants J B H. Il ressort des pièces du dossier, notamment du récépissé d'engagement d'une procédure de vérification d'identité par l'ambassade de France en Ouganda, reçu par B F le 30 novembre 2020, que sa demande de visa a été formulée devant l'autorité diplomatique française au plus tard à cette date, à laquelle elle n'avait pas dépassé son dix-neuvième anniversaire.

8. L'article L. 434-1 du même code, rendu applicable à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code, dispose : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants. ".

9. Dans une lettre du 22 juin 2020 adressée au bureau des familles de réfugiés de la sous-direction des visas après l'obtention du statut de réfugiée, B H a déclaré qu'elle souhaitait entreprendre une procédure de réunification familiale et faire venir en France " d'abord " sa fille D F, " puis " ses enfants A G I et C I dont elle a déclaré, pour les deux plus jeunes, qu'ils étaient nés respectivement en 2004 et 2006, qu'ils se trouvaient avec leur père mais qu'elle ne savait pas à quel endroit. De même, dans sa fiche familiale de référence pour l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, complétée le même jour, B H a déclaré l'existence de ses trois enfants, issus de la même union, et précisé, pour les deux derniers que leur lieu de résidence lui était inconnu. Dans le formulaire adressé au bureau des familles de réfugiés le 7 décembre 2020, B H a déclaré qu'elle souhaitait faire venir en France les enfants A G et C mais qu'elle n'avait aucune nouvelle d'eux et ne savait pas où ils se trouvaient. Si B H a déclaré dans son formulaire de demande d'asile avoir trois enfants se trouvant au Rwanda, elle soutient, sans être contredite sur ce point, que sa demande d'asile a été présentée peu de temps après son arrivée en France au mois de juillet 2013, soit environ sept années avant l'obtention du statut de réfugiée et l'introduction d'une procédure de réunification familiale. Eu égard à la constance des déclarations de B H quant au fait qu'à son départ du Rwanda ses deux fils avaient été confiés à leur père, resté dans ce pays et qu'elle n'a plus eu de nouvelles d'eux, et compte tenu de l'impossibilité pour la requérante, réfugiée en France, de se rendre au Rwanda ou de solliciter les autorités de ce pays, B H doit être regardée comme justifiant de ce qu'elle était dans l'impossibilité de présenter une demande de réunification familiale pour ses deux plus jeunes fils, simultanément à celle présentée pour sa fille quelques semaines après l'obtention du statut de réfugiée en France. Dans les circonstances particulières de l'espèce, les requérantes sont donc bien fondées à soutenir qu'en estimant que le caractère partiel de la demande de réunification familiale n'était pas conforme à l'intérêt supérieur des enfants de B H, la commission a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

10. Enfin, si la commission relève que Mmes H et F ont tenu des déclarations discordantes, cette précision ne constitue pas un motif autonome dans la motivation de la décision attaquée.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 11 mai 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision de refus de délivrance d'un visa de long séjour à B D F.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à B F le visa de long séjour sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. L'Etat étant partie perdante dans le cadre de la présente instance, Me Guilbaud, avocate des requérants, peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Guilbaud renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Guilbaud de la somme de 1 200 euros. Les requérantes ne justifiant pas avoir exposé des dépens, les conclusions de la requête tendant à ce que l'Etat les leur rembourse doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 11 mai 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à B F le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Guilbaud une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à B E H, à B D F et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 3 mars 2022 à laquelle siégeaient :

B Douet, présidente,

B Roncière, première conseillère,

B Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 avril 2023.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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