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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2210043

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2210043

vendredi 28 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2210043
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête et des mémoires, enregistrés le 27 juillet 2022, le 19 août 2022 et le 26 janvier 2023, Mme J C F, représentée A Me Pronost, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite A laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé le refus opposé A les autorités consulaires à Kinshasa (République démocratique du Congo) le 14 février 2022 à la demande de visa de long séjour pour sa fille alléguée, Yve C, présentée au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros A jour de retard ou, à tout le moins, de procéder à un nouvel examen de la demande dans le même délai et sous la même contrainte ;

3°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au profit de Me Pronost, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ou, en cas de non admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle au profit de la requérante en application de ce dernier article.

Elle soutient que :

- la décision de la commission a méconnu les dispositions de l'article L. 211-6 du code des relations entre le public et l'administration faute d'avoir répondu à sa demande de communication des motifs de sa décision ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration faute d'avoir demandé la communication d'un jugement de délégation de l'autorité parentale ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour sa fille et est entachée d'une erreur de droit ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'acte de naissance produit ;

- la décision de la commission a violé les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

A un mémoire en défense enregistré le 24 janvier 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés A Mme C F ne sont pas fondés.

A une intervention, enregistrée le 19 janvier 2023, M. M L E, agissant en tant qu'intervenant volontaire, doit être regardé comme demandant que le tribunal fasse droit aux conclusions de la requête de la mère de leur fille, Mme J C F.

Mme C F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale A une décision du 26 juillet 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code des relations entre le public et l'administration

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. G a été entendu au cours de l'audience publique du 3 mars 2023.

Considérant ce qui suit :

1Mme J C F, de nationalité congolaise, a obtenu le statut de réfugiée. Elle se déclare, en 2019, mère de trois enfants, D, I et H K, puis, en 2020 d'une quatrième fille, B C, qui ont sollicité la délivrance de visas de long séjour au titre de la réunification familiale auprès des autorités consulaires françaises à Kinshasa. Les visas sollicités ont été accordés aux trois premières filles de la requérante, mais refusé à la jeune B C. Saisie A la requérante d'un recours, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a confirmé A une décision implicite puis explicite du 20 juillet 2022 à la suite de la demande de communication des motifs, le refus de visa de long séjour au titre de la réunification familiale qui a été opposé à la jeune B C A les services consulaires français à Kinshasa dont elle demande l'annulation.

Sur l'intervention de M. E :

2. M. L E justifie d'un intérêt suffisant pour demander l'annulation de la décision contestée. Son intervention est admise.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3.A une décision du 26 juillet 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme C F au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce que Mme C F soit provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4.En premier lieu, si le silence gardé A l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 211-6 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde et que, dès lors, celle-ci ne peut être utilement contestée au motif que l'administration aurait méconnu ces dispositions en ne communiquant pas au requérant les motifs de sa décision implicite dans le délai d'un mois qu'elles lui impartissent.

5.Il résulte de ce qui précède, d'une part, que la requête de Mme C F tendant à l'annulation de la décision implicite A laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision de l'autorité consulaire française à Kinshasa refusant à sa fille alléguée, un visa d'entrée et de long séjour en France au titre de membre de la famille d'un réfugié, doit être regardée comme dirigée contre la décision du 20 juillet 2022 A laquelle la commission a confirmé ce refus et, d'autre part, que, cette décision dûment motivée s'étant substituée à la décision implicite initialement intervenue, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-6 du code des relations entre le public et l'administration, ne peut qu'être écarté.

6.En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration : " Lorsqu'une demande adressée à l'administration est incomplète, celle-ci indique au demandeur les pièces et informations manquantes exigées A les textes législatifs et réglementaires en vigueur. Elle fixe un délai pour la réception de ces pièces et informations. ()".

7.Les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration citées au point précédent imposent à l'administration, à peine d'illégalité de sa décision, d'indiquer au demandeur, lorsque la demande de ce dernier est incomplète, les pièces ou informations manquantes dont la production est requise A un texte pour permettre l'instruction de sa demande. En revanche, elles n'ont pas pour objet d'imposer à l'administration d'inviter le demandeur à produire les justifications de nature à établir une situation individuelle permettant d'obtenir un visa.

8. Il ressort des pièces du dossier que la commission de recours n'a pas rejeté le recours de Mme C F au motif que son dossier était incomplet, mais en raison de l'absence de déclaration initiale A la requérante de l'enfant Yve C présentée comme sa fille, de l'absence d'autorisation de sortie du territoire A le père de l'enfant et de la non-conformité de l'acte de naissance produit avec le droit local. A suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration doit être écarté.

9.En troisième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () / 3° A les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Les articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale A l'article L. 561-4 de ce code, ajoutent respectivement que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

10.Pour rejeter la demande de visa présentée au profit de l'enfant Yve C, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée, comme il a été dit au point 8, sur les motifs tirés, d'une part, de ce que la requérante n'a pas déclaré initialement à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides l'existence de sa fille alléguée Yve C, d'autre part, de l'absence d'autorisation de sortie du territoire A le père de l'enfant et, enfin, de la non-conformité de l'acte de naissance produit avec l'article 100 du code de la famille congolais. Ces arguments sont abandonnés en défense A le ministre de l'intérieur qui reconnaît que le motif tiré de la non-conformité de l'acte de naissance produit et de l'absence de preuve du lien de filiation entre l'enfant Yve Bita et Mme C F sont erronés. A suite, et compte tenu de l'acte de naissance versé au dossier et du jugement supplétif d'acte de naissance pour l'enfant Yve C auprès du tribunal de première instance de Kinsahasa/Kinkolé le 16 avril 2021, non contesté et dont les mentions biographiques concordent entre elles, la requérante est bien fondée à soutenir qu'en refusant de tenir pour établies le lien de filiation de sa fille avec elle-même, la commission a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

11.L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée A un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

12.Il ressort du mémoire en défense du ministre de l'intérieur que celui-ci entend substituer au motif tiré de la non-conformité de l'acte de naissance produit avec le droit local et du caractère non établi du lien de filiation entre la jeune B C et Mme C F, le motif tiré de l'absence de production d'une délégation de l'autorité parentale du père de l'enfant, M. M L E.

13. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie expressément, que le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaitre la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale, A ses enfants non mariés, même issus d'une précédente union, à la condition qu'ils n'aient pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite et que, s'agissant de ses enfants mineurs de dix-huit ans, soient remplies les conditions fixées A les articles L. 434-3 ou L. 434-4 de ce code. Il s'ensuit que l'enfant, mineur de dix-huit ans, souhaitant rejoindre son parent réfugié sans son autre parent, bénéficie de plein droit de la délivrance d'un visa de long séjour soit lorsque son autre parent est décédé ou déchu de l'autorité parentale, soit s'il a été confié à son parent réfugié ou au conjoint de ce dernier en exécution d'une décision d'une juridiction étrangère et est muni de l'autorisation de son autre parent.

14.En l'espèce, si le père de l'enfant, M. M L E, qui réside illégalement en France à la suite du rejet de sa demande d'asile et qui a vocation à repartir dans son pays d'origine, a autorisé sa fille à rejoindre sa mère en France A une attestation sur l'honneur en date du 15 janvier 2023, au demeurant postérieure à la décision attaquée, il est constant que Mme C F n'a pas produit de jugement lui confiant l'autorité parentale à l'égard de cette enfant. Bien que réfugiée, elle ne justifie pas, A ailleurs, être dans l'impossibilité de disposer d'une telle décision juridictionnelle lui conférant l'exercice de l'autorité parentale à l'égard de sa fille dès lors qu'elle a pu obtenir, dans les mêmes circonstances, un jugement supplétif d'acte de naissance pour l'enfant Yve C auprès du tribunal de première instance de Kinsahasa/Kinkolé le 16 avril 2021. En outre, dans les circonstances de l'espèce, Mme C F ne peut se prévaloir utilement des dispositions des articles 372-2 et 373-2 du code civil. Au surplus, M. L E déclare une adresse différente de celle de la mère de l'enfant et n'établit pas la nature de sa situation matrimoniale avec la requérante. En tout état de cause, le code de la famille congolais, à son article 325, prévoit que " si les père et mère sont divorcés ou séparés de fait, l'autorité parentale est exercée A celui d'entre eux à qui le tribunal compétent a confié la garde de l'enfant, sauf le droit de visite et de surveillance ". Dans ces conditions, ce nouveau motif, invoqué A le ministre de l'intérieur en défense n'est entaché d'aucune illégalité et, A suite, est de nature à fonder légalement la décision attaquée. Il résulte de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif, qui ne prive la requérante d'aucune garantie. A suite, il y a lieu de faire droit à la demande de substitution de motifs sollicitée A le ministre de l'intérieur en défense.

15.En dernier lieu, Mme C F se borne à se prévaloir des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, sans contester le motif opposé dans la décision attaquée. Or, l'intéressée n'apporte aucune précision ni aucun élément relatif aux liens concrets qu'elle entretiendrait avec la jeune B C, alors qu'elle réside en France depuis 2019 et n'a déclaré cette enfant qu'en 2020 selon la décision attaquée. Il n'est, A ailleurs, ni démontré ni même allégué que l'enfant serait isolée en République démocratique du Congo ou qu'elle s'y trouverait dans une situation de particulière vulnérabilité ou précarité. Dans ces conditions, la requérante n'établit pas que la décision attaquée aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, ainsi qu'à celui de la demanderesse de visa, une atteinte disproportionnée. Elle ne démontre pas davantage que cette décision serait contraire à l'intérêt supérieur de l'intéressée. Dès lors, Mme C F n'établissant pas, en outre, être dans l'impossibilité de solliciter à nouveau un visa de long séjour pour sa fille après l'édiction A une juridiction locale d'un jugement lui confiant l'exclusivité de l'autorité parentale sur cette enfant, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ne peuvent qu'être écartés.

16.Il résulte de tout ce qui précède que Mme C F n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision attaquée. A suite, sa requête doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : L'intervention de M. E est admise.

Article 2 : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C F est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme J C F, à M. M L E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 3 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Roncière, première conseillère.

Rendu public A mise à disposition au greffe le 28 avril 2023.

Le rapporteur,

P. G

La présidente,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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