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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2211006

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2211006

mercredi 8 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2211006
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationOQTF 6 semaines - M. LESIGNE
Avocat requérantCHAUVIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 août 2022, Mme B D, représentée par Me Chauvière, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 août 2022 par lequel le préfet de la Vendée a abrogé son attestation de demande d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré, à titre subsidiaire de prononcer le sursis à exécution de la mesure d'éloignement jusqu'à ce que la Cour Nationale du Droit d'Asile rende sa décision sur la demande d'asile de Madame D ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vendée de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de trois semaines à compter du jugement à intervenir et de lui délivrer en outre une autorisation provisoire de séjour pendant le réexamen de sa situation aux fins de délivrance de la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", ce dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir avec astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que l'arrêté est entaché d'incompétence de son auteur et de violation du principe du droit d'être entendu.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision souffre d'un défaut de motivation notamment en droit ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen complet et sérieux de sa situation ;

- l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est incompatible avec l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui prévoit le droit à un recours effectif et avec les articles 25 et 46 de la directive 2013/32/UE ;

- la décision est entachée d'erreur de droit ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- la décision sera annulée en raison de l'illégalité affectant l'obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen du cas de la requérante ;

Sur la décision portant obligation de présentation :

- elle est entachée d'un défaut de base légale ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est illégale par la voie de l'exception ;

Sur les conclusions à fin de suspension :

- son audition devant l'OFPRA a été insuffisante et n'a pas permis un examen de son cas.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2022, le préfet de la Vendée conclut au rejet de la requête.

M. A a été désigné en qualité d'interprète pour prêter son concours au requérant lors de l'audience par ordonnance du 4 janvier 2023 et a prêté serment en application de l'article R. 776-23 du code de justice administrative.

Mme D a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive n° 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C, magistrat honoraire, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile concernant le cas où l'étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des 1°, 2°, 4° de l'article L. 611-1 du même code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C, magistrat honoraire,

- et les observations de Me Chauvière, avocat, représentant Mme D, qui conclut aux mêmes fins que sa requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ;". Aux termes de l'article L. 612-4 du même code : " () I bis.-L'étranger qui fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des 1°, 2°, 4° ou 6° du I de l'article L. 511-1 et qui dispose du délai de départ volontaire mentionné au premier alinéa du II du même article L. 511-1 peut, dans un délai de quinze jours à compter de sa notification, demander au président du tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision mentionnant le pays de destination et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant () ".

2. Mme B D, ressortissante albanaise, née le 15 juillet 1999, est entrée de manière régulière en France le 25 février 2022. Elle a sollicité la reconnaissance de la qualité de réfugié le 11 mars 2022 auprès de la préfecture de la Loire-Atlantique. Cette demande a été rejetée le 8 juillet 2022 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et la requérante a formé une demande d'aide juridictionnelle auprès de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 26 juillet 2022. Mme D demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 3 août 2022 par lequel le préfet de la Vendée lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque ce délai sera expiré et l'a soumise à une obligation de présentation auprès du Commissariat.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, Mme Anne Tagand, Secrétaire général de la préfecture de la Vendée et signataire de l'acte, disposait d'une délégation de signature en date du 8 avril 2022, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Vendée en date du 11 avril. Le moyen doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet s'est fondé. Elle précise en particulier que l'arrêté a été pris en application des articles L. 542-2 et L. 542-4 du code. Elle satisfait dès lors aux exigences de motivation. Le moyen doit être écarté.

5. En troisième lieu, si, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ", il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant.

6. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union ; qu'il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré ; que ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

7. S'il est constant que Mme D n'a pas été mise en mesure, préalablement à l'édiction de la décision attaquée, de présenter ses observations écrites ou orales sur la perspective d'une mesure d'éloignement, celle-ci ne précise pas la nature des observations utiles ou des éléments nouveaux qu'elle aurait pu invoquer. Il s'ensuit qu'elle n'est pas fondée à reprocher au préfet de ne pas l'avoir à nouveau entendue. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendue ne peut qu'être écarté.

8. En quatrième lieu, Mme D invoque l'inconventionnalité des dispositions de l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au regard des stipulations de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cet article dispose : " L'étranger auquel la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé ou qui ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application de l'article L. 542-2 et qui ne peut être autorisé à demeurer sur le territoire à un autre titre doit quitter le territoire français, sous peine de faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. " L'article L. 542-2 du même code prévoit pour sa part que le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris une décision de rejet dans les conditions prévues à l'article L. 531-24, à savoir quand le pays d'origine est un pays d'origine sûr. En l'espèce, la requérante provient d'Albanie, considéré comme pays d'origine sûr. La requérante fait valoir que la Cour nationale du droit d'asile est une instance juridictionnelle indépendante et que l'autorisation faite par les dispositions susmentionnées de prendre une décision d'éloignement sans que la CNDA puisse statuer fait échec au droit à un procès équitable devant une juridiction spécialisée dont l'appréciation est distincte de celle opérée par le juge administratif dans le cas d'une décision fixant le pays de renvoi. Toutefois, il résulte des dispositions combinées du 7° de l'article L.743-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, du 4° de l'article L. 611-1, et de l'article L. 612-4 du même code, qu'un ressortissant étranger issu d'un pays sûr dont la demande d'asile a été rejetée selon la procédure accélérée, s'il ne bénéficie pas du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile ait statué sur son recours, peut contester l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre. Ce recours présente un caractère suspensif et le juge saisi a la possibilité, le cas échéant, en application de l'article L.752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable, de suspendre l'exécution de la mesure d'éloignement jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile ait statué sur son recours. C'est de cette faculté qu'a usé la requérante en engageant la présente instance, qui comporte des conclusions à fin de suspension. Par suite, cette dernière n'est pas privée du droit à un recours effectif garanti par l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la seule circonstance que le droit au maintien ait pris fin à la notification de la décision de rejet de l'OFPRA ne permet pas de regarder les dispositions précitées des articles L. 542-2 et 4 du code comme incompatibles avec lesdites stipulations. Le moyen doit être écarté, de même que celui tiré de la mauvaise transposition de la directive n° 2013/32/UE.

9. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de l'intéressée. Dans ces conditions, le préfet n'a entaché sa décision ni d'un défaut d'examen de la situation de la requérante, ni de compétence liée, ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dans la mesure où la requérante est présente sur le territoire français depuis seulement cinq mois à la date de la décision attaquée.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, Mme D, dont la demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA, ne produit aucun document permettant de justifier de la réalité des risques qu'elle encourt en cas de retour en Albanie. Le moyen tiré de ce que la décision attaquée a été prise en violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être par suite écarté, de même que celui tiré du défaut de motivation.

11. En second lieu, Mme D n'est pas fondée, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant obligation de présentation au Commissariat :

12. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que l'obligation critiquée de présentation hebdomadaire au Commissariat des Sables d'Olonne se fonde sur l'article L. 721-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que ces dispositions ne prévoient pas de condition tenant au " risque de fuite ". Le moyen tiré du défaut de base légale doit être écarté.

13. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme D, qui bénéficie d'un délai de départ volontaire, présenterait un risque de fuite, alors qu'il résulte de la Directive 2008/115/CE susvisée qu'une telle obligation vise à éviter un tel risque. Mme D est donc fondée à soutenir que la décision portant obligation de présentation au Commissariat est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et doit être annulée.

Sur les conclusions à fin de suspension :

14. Aux termes de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci. " et aux termes de l'article L. 752-11 de ce code : " le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile ".

15. La requérante se borne à faire valoir qu'elle n'a été entendue qu'une heure par l'Office, ce qui n'est pas établi par les pièces du dossier. Au surplus, il ressort de la décision de l'Ofpra que ce dernier s'est prononcé au vu de ses " déclarations écrites et orales concordantes " et que Mme D a bénéficié du concours d'un interprète en langue albanaise. Il ne ressort ainsi pas des pièces du dossier que la procédure devant l'OFPRA ait méconnu de manière manifeste le droit de la requérante à l'examen de son cas. Les conclusions à fin de suspension de la décision attaquée doivent être rejetées.

16. Il résulte de tout ce qui précède que seule la décision portant obligation de se présenter au Commissariat de police des Sables d'Olonne doit être annulée. Les conclusions à fin d'annulation et de suspension de l'obligation de quitter le territoire français doivent par suite être rejetées, de même que les conclusions à fin d'injonction et les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision portant obligation de se présenter au Commissariat de police des Sables d'Olonne est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions est rejeté.

.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, au préfet de la Vendée et à Me Chauvière.

Fait à Nantes, le 8 février 2023.

Le magistrat désigné,

F. C

Le greffier,

E. LE LUDEC

La République mande et ordonne au préfet de la Vendée

en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis

en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

sbg/ell

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