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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2211078

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2211078

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2211078
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 23 août 2022, le 26 septembre 2022,

le 15 février 2023 et le 3 mars 2023, Mme C B et M. D A, représentés par Me Pronost, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de les admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision implicite née le 7 août 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée) du 11 avril 2022 refusant à M. A la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la décision à venir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de procéder au réexamen de la demande de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 440 euros au profit de leur conseil, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du

10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, ou, si la demande d'aide juridictionnelle est rejetée ou s'il n'y est que partiellement fait droit, à leur profit en application des dispositions de ce dernier article.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée n'est pas motivée, faute pour l'administration d'avoir répondu à leur demande de communication des motifs de cette décision ;

- il appartiendra au ministre de démontrer que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France était régulièrement composée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la commission s'est estimée à tort en situation de compétence liée pour rejeter la demande de visa au seul motif que M. A était âgé de plus de dix-neuf ans à la date du dépôt de sa demande de visa ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que le père de M. A s'est opposé à sa venue en France pendant sa minorité et que la crise sanitaire a retardé le dépôt de la demande de visa ;

- la décision attaquée est illégale, d'une part, par exception d'illégalité de l'article R. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et d'autre part, par exception d'inconventionnalité de l'article L. 561-2 du même code au regard du droit de l'Union européenne, concernant la date à laquelle l'âge du demandeur de visa, enfant du réunifiant, doit être appréciée et qu'une question préjudicielle doit être transmise à la Cour de justice de l'Union européenne ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 mars 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Roncière,

- et les observations de Me Pronost représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne, née le 21 avril 1983, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du 22 août 2016. M. A, né le 1er novembre 2001, son fils né d'une précédente union, a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée), en qualité de membre de la famille d'une réfugiée. Par une décision du 11 avril 2022, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision implicite du 7 août 2022, dont Mme B et M. A demandent l'annulation, puis par une décision expresse du 31 août 2022, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision consulaire.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 8 février 2023, le bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce qu'elle soit provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur l'objet du litige :

3. Si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

4. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme B et M. A tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision implicite de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée) du 11 avril 2022 refusant à Mme A la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France doit être regardée comme dirigée contre la décision du 31 août 2022 par laquelle la commission a expressément rejeté ce recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 31 août 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

5. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours s'est fondée sur les articles L. 311-1, L. 561-5 et suivants, L. 434-3 et L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et sur la circonstance que M. A, issu d'une précédente union de la réunifiante, n'est pas éligible à la procédure de réunification familiale au titre de membre de famille d'une réfugiée dès lors qu'il était âgé de plus de 19 ans le jour où il déposé sa demande de visa.

6. En premier lieu, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de former sa conviction sur les points en litige au vu des éléments versés au dossier par les parties. S'il ne saurait exiger de l'auteur du recours que ce dernier apporte la preuve des faits qu'il avance, il peut écarter des allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées. En se bornant à soutenir qu' " il appartiendra au ministère de démontrer que la commission était régulièrement composée ", les requérants n'apportent pas les précisions nécessaires de nature à permettre au tribunal d'apprécier le bien-fondé de leur moyen. Par suite, le moyen doit être écarté.

7. En deuxième lieu, la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France comporte, avec suffisamment de précision, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais () ". Pour l'application de ces dispositions, l'article R. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire mentionnée à l'article L. 561-5. Elle est déposée auprès de l'autorité diplomatique ou consulaire dans la circonscription de laquelle résident ces personnes ".

9. Il résulte de ces dispositions que l'âge de l'enfant pour lequel il est demandé qu'il puisse rejoindre son parent réfugié sur le fondement de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être apprécié à la date de la demande de réunification familiale, c'est-à-dire à la date à laquelle est présentée la demande de visa à cette fin, sans qu'aucune condition de délai ne puisse être opposée. La circonstance que cette demande de visa ne peut être regardée comme effective qu'après son enregistrement par l'autorité consulaire, qui peut intervenir à une date postérieure, est sans incidence à cet égard. Par ailleurs, lorsqu'une nouvelle demande de visa est déposée après un premier refus définitif, il convient, pour apprécier l'âge de l'enfant, de tenir compte de cette demande, et non de la première demande.

10. D'une part, l'article R. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile vient préciser que la demande de réunification familiale prévue par l'article

L. 561-2 du même code est initiée par la demande de visa. Par suite, l'exception d'illégalité de ces dispositions règlementaires ne peut qu'être écartée.

11. D'autre part, il est constant que la demande de visa de M. A a été déposée le 30 décembre 2020. Ainsi, M. A, né le 1er novembre 2001, était âgé de plus de 19 ans à la date de présentation de cette demande. Si, pour justifier du caractère tardif du dépôt de la demande de visa le concernant, les requérants se prévalent, d'une part du fait que la période de crise sanitaire a retardé les démarches, ils n'en justifient pas, et d'autre part, de la circonstance que le père de l'intéressé s'opposait à sa venue en France avant sa majorité, cette dernière circonstance n'est pas imputable à l'administration. Par suite, c'est sans commettre d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a pu se fonder sur le motif rappelé au point 5 pour rejeter le recours formé par les requérants contre le refus consulaire du 11 avril 2022.

12. En cinquième lieu, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE), dans son arrêt n°s C-133/19, C-136/19 et C-137/19 du 16 juillet 2020, Etat belge a dit pour droit que " l'article 4, paragraphe 1, premier alinéa, sous c), de la directive 2003/86/CE du Conseil, du 22 septembre 2003, relative au droit au regroupement familial, doit être interprété en ce sens que la date à laquelle il convient de se référer pour déterminer si un ressortissant d'un pays tiers ou un apatride non marié est un enfant mineur, au sens de cette disposition, est celle à laquelle est présentée la demande d'entrée et de séjour aux fins du regroupement familial pour enfants mineurs, et non celle à laquelle il est statué sur cette demande par les autorités compétentes de cet État membre, le cas échéant après un recours dirigé contre une décision de rejet d'une telle demande. ". Dans son arrêt n° 279/20 du 1er août 2022, Bundesrepublik Deutschland c. XC, la CJUE a dit pour droit que " l'article 4, paragraphe 1, premier alinéa, sous c), de la directive 2003/86/CE du Conseil, du

22 septembre 2003, relative au droit au regroupement familial, doit être interprété en ce sens que la date à laquelle il convient de se référer pour déterminer si l'enfant d'un regroupant ayant obtenu le statut de réfugié est un enfant mineur, au sens de cette disposition, dans une situation où cet enfant est devenu majeur avant l'octroi du statut de réfugié au parent regroupant et avant l'introduction de la demande de regroupement familial, est celle à laquelle le parent regroupant a présenté sa demande d'asile en vue d'obtenir le statut de réfugié, à condition qu'une demande de regroupement familial ait été introduite dans les trois mois suivant la reconnaissance du statut de réfugié au parent regroupant. ".

13. D'une part, la CJUE estime qu'en dépit du silence de la directive sur ce point, la question de la date à laquelle il convient de se placer pour déterminer l'âge des bénéficiaires du regroupement familial ne saurait être laissée à l'appréciation de chaque Etat membre, l'âge devant être apprécié à la date à laquelle est présentée la demande de réunification familiale. D'autre part, et en l'espèce, M. A n'est pas devenu majeur entre la date du dépôt de demande de protection internationale du réunifiant et la date d'octroi de cette protection, de sorte que l'exception prévue par l'arrêt n° 279/20, rappelée au point précédent, ne peut lui être appliquée. Par suite, le moyen, soulevé par la voie de l'exception, tiré de la méconnaissance, par les dispositions de l'article

L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile des stipulations de la directive 2003/86/CE du Conseil du 22 septembre 2003, n'est pas fondé.

14. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui "

15. Outre que les requérants n'exposent pas d'éléments permettant d'apprécier concrètement les conditions de vie, privée et familiale, du demandeur de visa, il est constant que ce dernier est majeur, et que son père réside, comme lui, en Guinée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme B et M. A doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de Mme B et M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, M. D A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pronost.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Dubus, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La rapporteure,

M.-A. RONCIÈRE

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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