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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2211442

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2211442

mardi 9 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2211442
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantLEUDET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 1er septembre 2022 et le 29 mars 2023, Mme A B, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de l'enfant Sadia Saleh-Youniss, représentée par Me Leudet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 juin 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 30 novembre 2021 de l'ambassade de France au Tchad refusant de délivrer à Sadia Saleh-Youniss un visa de long séjour en qualité de membre de la famille d'un réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ce visa, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à défaut de réexaminer sa demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le motif tiré de ce que ses déclarations auraient été incohérentes est entaché d'erreur de fait, d'erreur d'appréciation et d'erreur de droit ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'identité de la demandeuse de visa et son lien familial avec la réunifiante sont établis par la production de documents d'état civil et par la possession d'état ;

- le troisième motif de la décision tiré de l'absence de document d'identité ou de titre de séjour tchadien est entachée d'erreur de droit et d'une erreur d'appréciation ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mars 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Heng,

- les conclusions de M. Desimon, rapporteur public,

- et les observations de Me Leudet, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante centrafricaine, s'est vue reconnaître la qualité de réfugiée par décision du directeur général de l'Office de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 20 août 2019. Sadia Saleh-Youniss, qu'elle présente comme sa fille, a déposé une demande de visa de long séjour auprès de l'ambassade de France au Tchad au titre de la réunification familiale. Par une décision du 30 novembre 2021, cette autorité a refusé de le lui délivrer. Par une décision du 15 juin 2022, dont Mme B demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour fonder sa décision refusant de délivrer à Sadia Saleh-Youniss un visa de long séjour, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que les déclarations incohérentes de Mme B conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale, d'autre part, que l'acte de naissance de la demandeuse n'est pas conforme à l'article 129 du code de la famille centrafricain et n'a donc pas de valeur probante, et enfin qu'il n'est pas produit de titre d'identité ou de voyage valide pour l'enfant, ni de justificatif de droit au séjour tchadien.

3. En premier lieu, s'il n'est pas contesté que Mme B est entrée sur le territoire français munie d'un visa de court séjour obtenu sous une autre identité et sous une autre nationalité, il ressort des pièces du dossier qu'elle y a sollicité dès son arrivée une protection internationale, qu'elle a obtenu par une décision du directeur général de l'OFPRA du 20 août 2019. Par ailleurs, Mme B, réfugiée statutaire en France, qui dispose d'un certificat de naissance établi le 23 juillet 2020 conformément aux dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile par le directeur de l'OFPRA, lui tenant lieu d'état civil, a produit son récit de demande d'asile, son formulaire de demande d'asile et le compte-rendu de son entretien qui s'est déroulé le 22 juillet 2019 à l'OFPRA qui contiennent tous des déclarations constantes et cohérentes sur son identité. Par suite, en se fondant sur les seules conditions de l'entrée de la réunifiante, lesquelles sont sans incidence sur la demande de visa présentée pour Sadia Saleh-Youniss, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Enfin, l'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

5. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue refugiée, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial avec la personne réfugiée.

6. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Mme B a produit le volet n° 1 de l'acte de naissance n° 732 établi le 10 juillet 2013 ainsi qu'un extrait d'acte de naissance faisant état de la naissance de F le 7 juillet 2013, issue de Mme A C et de M. D. La seule circonstance que le volet n°1 de l'acte de naissance n'est pas signé par le ou les déclarants, en méconnaissance des dispositions de l'article 129 du code de la famille de E centrafricaine, ne suffit pas à priver ce document de son caractère probant, dès lors que celui-ci a justement vocation à être remis aux déclarants. La requérante a également produit la preuve de l'enregistrement de Sadia Saleh-Youniss par le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés sous la même identité et faisant état de son lien de filiation maternelle. Si l'administration fait valoir qu'aucun titre d'identité tchadien n'est produit, il ne résulte d'aucune disposition législative ou réglementaire que la carte d'identité ou le passeport seraient les seuls documents d'identité acceptés pour en justifier dans le cadre de l'instruction d'une demande de visa. Il en résulte que l'identité de la demandeuse et son lien de filiation avec la réunifiante sont établis par ces documents. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en se fondant sur le deuxième motif énoncé au point 2.

8. En troisième lieu, le troisième motif tiré de ce que la demandeuse ne justifie pas d'un titre de séjour tchadien n'est pas un motif d'ordre public pouvant être opposé à une demande de visa présentée par l'enfant d'une personne admise à la qualité de réfugiée au titre de la réunification familiale. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur de droit en refusant de délivrer à Sadia Saleh-Youniss le visa sollicité pour ce motif.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. Le présent jugement, eu égard aux motifs d'annulation retenus, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à Sadia Saleh-Youniss le visa de long séjour sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer contre l'Etat, à défaut pour lui de justifier de l'exécution du présent jugement dans un délai d'un mois à compter de sa notification, une astreinte de 100 euros par jour jusqu'à la date à laquelle ce jugement aura reçu exécution.

Sur les frais liés au litige :

12. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Leudet, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 15 juin 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à Sadia Saleh-Youniss le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Une astreinte de 100 (cent) euros par jour est prononcée à l'encontre de l'Etat, s'il n'est pas justifié de l'exécution du présent jugement dans le délai mentionné à l'article 2 ci-dessus.

Article 4 : L'Etat versera à Me Leudet la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Leudet et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 mai 2023.

La rapporteure,

H. HENG

La greffière

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

J. HUMANN

E mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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